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Le G5 Sahel sans le Mali, une nouvelle donne sécuritaire et militaire
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Par Geoffroy Chevignard, 

Le 15 mai 2022, en pleine crise diplomatique avec la France, le Mali décide de se retirer du G5 Sahel, une organisation militaire phare de la lutte anti djihadiste, dont la planification et la coordination des opérations est assurée par Paris[1]. L’organisation avait préalablement refusé de laisser le Mali en prendre la tête, à la suite du Tchad, dérogeant ainsi au principe de la présidence tournante. Le G5 Sahel ne compte plus dès lors que quatre pays : la Mauritanie, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Cette organisation régionale, qui devait être annonciatrice d’une prise en main plus ferme par les acteurs africains de la subversion djihadiste, a de fait continué de fonctionner sous la supervision de la France, en raison des moyens limités des armées locales et de leurs des défauts d’organisation.

Sans le Mali, les pays du G5 Sahel se retrouvent privés d’un partenaire clé dans la lutte. Ce retrait malien du G5 Sahel s’effectue en parallèle du départ de l’opération Barkhane du Mali, au profit d’un partenariat entre Bamako et les mercenaires russes de la société Wagner. Cette opération, lancée en 2014, recouvre les frontières des pays membres du G5 Sahel. Depuis le 15 août, les clés de l’ensemble des bases militaires françaises au Mali ont été remises aux autorités maliennes.

Les quatre alliés de la France se retrouvent dans la nécessité de repenser leurs partenariats stratégiques et leurs stratégies sécuritaires. Le maintien, sous une forme adaptée et remaniée de l’opération Barkhane, n’a pour l’instant pas été remis en question par les différents chefs de gouvernement. Pour autant, des manifestations contre la présence française, allant souvent de pair avec un appel à la Russie, se tiennent régulièrement dans ces pays, et en premier lieu au Niger où la francophilie du président Mohamed Bazoum ne fait pas non plus l’unanimité au sein du gouvernement[2]. Au Burkina Faso, le coup d’Etat du 30 septembre 2022, qui a porté au pouvoir le commandant Ibrahim Traoré, pourrait rebattre les cartes de la coopération avec la France. Outre l’attaque de l’ambassade de France au Burkina Faso et la présence de drapeaux russes qui témoigne de l’influence de Moscou, les putschistes ont exprimé leur souhait d’aller « vers d’autres partenaires » que la France[3].

Dans ce contexte, la force Barkhane est vouée à rester davantage en retrait. Le général Baratz, nouveau commandant de l’opération Barkhane, considère que « l’objectif de l’opération est toujours de lutter contre la menace des groupes armés terroristes qui déborde sur les autres pays de la région. Mais on ne se substitue pas à nos partenaires, ce serait faussement efficace. » Avant de conclure qu’il ne s’agit plus de mener une guerre, « mais de leur permettre de gagner la leur »[4].

L’armée française sera donc toujours présente au Sahel pour apporter une aide logistique à ses alliés et fournir à leurs éléments militaires diverses formations (celle des troupes parachutistes au Niger par exemple), mais elle sera aussi plus discrète[5]. Au regard du putsch au Burkina Faso, le soutien apporté par Barkhane est possiblement compromis : d’une part, l’arrivée au pouvoir de Traoré interroge sur l’avenir de la task force Sabre, élément clé de la lutte antidjihadiste qui procure notamment un appui en renseignement. D’autre part, face à l’instabilité du Sahel, l’opération française est menacée « de paralysie stratégique », comme l’indique Elie Tenenbaum, chercheur à l’Ifri.[6].

Pour les pays membres de Barkhane et du G5 Sahel, le nouveau contexte géopolitique et sécuritaire au Sahel et la nouvelle posture de la France impliquent de repenser les partenariats sécuritaires et militaires avec le Mali, alors que la « zone des trois frontières », qui comprend le nord-est du Burkina-Faso, le sud-ouest du Niger et le centre-est du Mali, constitue l’ « épicentre de la violence djihadiste »[7]. En ce sens, le Burkina-Faso et le Niger avaient appelé, le 22 août 2022, le Mali à « revenir assumer ses responsabilités », dans le cadre d’une coopération sous-régionale dans la lutte antidjihadiste[8]. Le 23 septembre, lors de l’Assemblée générale de l’ONU, le Tchad appelle lui aussi le Mali à un retour dans le G5 Sahel[9].

En septembre, le Niger et le Burkina-Faso ont décidé de signer un accord de défense prévoyant des exercices militaires sur le pourtour frontalier, ainsi qu’un quadrillage de la zone des trois frontières. Les autorités burkinabés avaient manifesté leur volonté d’intégrer le Mali dans cet accord, Paul-Henri Sandaogo Damiba insistant auprès d’Assimi Goïta sur le rôle primordial de Bamako dans la lutte antidjihadiste[10].

Le 22 septembre 2022, les ministres de la Défense et les chefs d’état-major des pays du G5 Sahel ont tenu à Niamey une réunion extraordinaire pour réfléchir à une « nouvelle stratégie », alors que, selon le ministre nigérien de la Défense, Alkassoum Indatou, le G5 Sahel souffre désormais d’un « problème de cohésion et d’unité d’action (…) mise à mal depuis le retrait du Mali »[11]. Les pays du G5 Sahel, tout en restant fortement liés à Barkhane, cherchent donc, sans qu’une réelle solution semble pour l’instant trouvée, à réintégrer tant bien que mal le Mali dans une coopération militaire régionale, alors même que la situation du nord du Mali s’est considérablement dégradée depuis le départ de la force Barkhane.

Le retour du Mali au sein du G5-Sahel ne constituerait pas une solution miracle. Au cours des huit dernières années, le G5-Sahel s’est heurté à des difficultés, tant sur le pilier du développement que sur celui de la sécurité. D’une part, le Plan d’investissements prioritaires, destinés à lancer une série de projets régionaux notamment dans les infrastructures, est « resté très largement lettre morte » ; d’autre part, la Force conjointe, composée d’une demi-douzaine de bataillons issus des armées nationales, souffre d’une « inertie organisationnelle », ainsi que de la persistance de problèmes de coordination, voire de « défiance entre voisins »[12]. Le G5-Sahel devra, de plus, compter sans l’appui européen que représentait la task force Takuba, créée en 2020, et qui n’a pas survécu aux soubresauts politiques au Mali. Selon le général d’armée Didier Castres, à l’heure actuelle, seuls le Tchad et la Mauritanie « semblent capables de résister voire de prendre l’ascendant face au terrorisme »[13].

La nouvelle donne régionale au Sahel pourrait conduire les pays du G5 Sahel à approfondir leurs alliances et leurs partenariats avec des acteurs aussi différents que le Bénin, les Etats-Unis ou la Turquie. Dans le premier cas, c’est-à-dire concernant les pays frontaliers, ou, du moins, qui subissent les répercussions de la dégradation sécuritaire au Sahel, en Afrique de l’Ouest notamment, les nouveaux partenariats traduisent une volonté de lutter contre une menace qui concerne directement, et à très court terme, les différents pays. Les attentats djihadistes se sont en effet multipliés ces derniers mois dans des pays jusque-là relativement épargnés, parmi lesquels la Côte d’Ivoire et le Bénin.

Le 15 septembre 2022, l’Etat islamique a ainsi revendiqué pour la première fois une attaque dans le nord du Bénin[14]. De la même manière qu’il voulait ouvrir un front à l’ouest, Damiba avait soumis au président ivoirien Alassane Ouattara la proposition d’ouvrir un autre front à la frontière ivoiro-burkinabée. En octobre 2021, un attentat attribué à la Katiba Macina, et dirigé contre les forces de sécurité ivoirienne, avait fait une dizaine de mort dans la localité de Téhini à quelques kilomètres de la frontière burkinabée. L’arrivée au pouvoir de nouveaux acteurs au Burkina Faso est susceptible de modifier les termes d’une coopération dans la sous-région. Pour autant, celle-ci pourrait représenter une perspective durable[15].

Dans les deuxième et troisième cas, les partenariats ont surtout pris pour l’instant la forme de coopérations militaires et de livraisons d’armes. Il convient d’abord de préciser que la Force conjointe du G5-Sahel a bénéficié au cours des dernières années d’un financement « qui échappera largement à l’Europe (Etats-Unis et surtout pays du Golfe) »[16]. Ainsi, le Niger coopère, depuis plusieurs dizaines d’années, dans le domaine militaire, et de manière régulière, avec les Etats-Unis[17]. Mais il a également choisi de s’équiper en drones de combat turcs Bayraktar TB2, en novembre 2021[18]. En même temps, l’intérêt renforcé des grandes puissances pour l’Afrique sahélo-saharienne, et l’Afrique de l’Ouest, pourrait constituer un énième facteur d’instabilité intérieure, avec des répercussions extérieures sur la coopération entre les pays.

En août 2022, Didier Castres n’hésite pas à écrire que « le G5 Sahel et son volet militaire (…) vient de connaître un brutal coup d’arrêt, probablement définitif avec la récente décision du Mali de le quitter, même si certains pays souhaiteraient continuer »[19]. Si l’organisation a toujours été défectueuse, elle doit maintenant s’adapter à la mise en retrait de la France sans être en mesure de la remplacer. Le Mali parti de l’organisation, la pertinence de celle-ci interroge, et ses acteurs pourraient chercher à instaurer de nouveaux partenariats. Ceux-ci prendraient la forme de coopérations bilatérales entre les Etats du G5 Sahel, de nouvelles coopérations sous-régionales, et de coopérations avec des acteurs extérieurs, alors que les regards des grandes puissances se tournent d’une façon redynamisée vers l’Afrique. De jure comme de facto, le retrait du Mali et la mutation de Barkhane mettent en lumière l’anémie de l’organisation.


[1] « La force du G5 Sahel, espoir déçu de relais de l’engagement français », Courrier international, 18 février 2022.
[2] Ilan Garcia, « S’allier pour durer : nouvel axiome de la stratégie française au Sahel », Revue Défense Nationale, 2022, p.91.
[3] Nicolas Barotte, « Barkhane bousculée par le coup d’Etat au Burkina Faso », Le Figaro, 4 octobre 2022.
[4] Nicolas Barotte, « Au Sahel, Barkhane cherche ses marques », Le Figaro, 23 septembre 2022.
[5] Ibid.
[6] Nicolas Barotte, « Barkhane bousculée par le coup d’Etat au Burkina Faso », Le Figaro, 4 octobre 2022.
[7] Léa Ramsamy, « Mali : la zone des « trois frontières », épicentre de la violence djihadiste », La Croix, 11 août 2022.
[8] « Burkina et Niger invitent le Mali à revenir dans une coopération militaire », Africanews, 23 août 2022.
[9] « ONU : le Tchad plaide pour le retour du Mali au sein du G5 Sahel », Al Wihda Info, 24 septembre 2022.
[10] « Burkina Faso-Niger : Damiba et Bazoum musclent leur coopération militaire », JeuneAfrique, 14 septembre 2022.
[11] « Le G5 Sahel cherche une « nouvelle stratégie » après le retrait du Mali », Africanews, 23 septembre 2022.
[12] Laurent Bansept et Elie Tenenbaum, « Après Barkhane : Repenser la posture stratégique française en Afrique de l’Ouest », Focus stratégique, n°109, Ifri, mai 2022, pp.28-29.
[13] Didier Castres, « Défis sécuritaires en Afrique de l’Ouest », Le Rubicon, 12 août 2022.
[14] « Le groupe Etat islamique revendique sa première attaque au Bénin », Le Figaro, 16 septembre 2022.
[15] Dans ce contexte, l’Initiative d’Accra pourrait prendre une nouvelle ampleur, en se superposant à l’organisation du G5-Sahel. Ce mécanisme intergouvernemental de coopération et de collaboration en matière de sécurité, et fondé en 2017, regroupe le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo.
[16] Laurent Bansept et Elie Tenenbaum, Ibid.
[17] Laurent Touchard, « Niger – Etats-Unis : une coopération militaire soutenue », Jeune Afrique, 26 mars 2014.
[18] « Armements. Le Niger va se fournir en drones auprès de la Turquie », Courrier international, 22 novembre 2021.
[19] Didier Castres, op.cit.
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