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Au lendemain du retrait malien des troupes françaises, quelles relations politico-militaires entre la France et le Tchad ?
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Au lendemain du retrait malien des troupes françaises, quelles relations politico-militaires entre la France et le Tchad ?

Par Geoffroy Chevignard

L’histoire des relations franco-tchadiennes depuis l’indépendance est d’une grande complexité. Si le Tchad a été dès l’origine intégré à la stratégie française du « pré-carré » chère à Jacques Foccart, il s’est caractérisé par une relation très ambivalente avec l’ancienne puissance coloniale, faite de volonté d’indépendance politique, et de recours à l’armée française, contre des rébellions qui se sont déclenchées à partir de 1965 et ne se sont jamais vraiment achevées depuis. Marielle Debos et Nathaniel Powell ont ainsi surnommé le Tchad le « pays des guerres sans fin ».1 Autrement dit, pour conserver le pouvoir, et maintenir la stabilité de l’Etat, les dirigeants tchadiens ont souvent fait appel à la France, consacrant entre les deux pays une entente souvent dissonante, mais nécessaire. De tous les pays africains, c’est au Tchad que la France est le plus souvent intervenue militairement pour sauver le régime en place, que ce soit avec l’opération Limousin (1969-1972), l’opération Manta (1983-1984), ou encore à travers l’assistance militaire apportée à Idriss Déby en 2008, quand les rebelles de l’UFDD de Mahamat Nouri sont parvenus aux portes de N’Djamena. La France détient, de plus, une base militaire à N’Djamena, où des soldats sont déployés en permanence. Elle dispose également d’un poste avancé à Faya-Largeau (nord) et d’une base aérienne à Abéché (est).

 

Au cours de l’année 2011, un nouveau facteur d’instabilité a pris de l’ampleur en Afrique occidentale, et a fait évoluer les relations franco-tchadiennes ; le terrorisme djihadiste, dont l’expansion territoriale, rapide, a été une source d’inquiétude forte, dans les Etats voisins comme dans le reste du monde. En janvier 2013, le président François Hollande a fait le choix d’une intervention militaire au Mali (opération Serval), pour stopper la progression des troupes djihadistes vers Bamako ; cette opération malienne a élargi, dès août 2014, son champ d’intervention à l’ensemble du Sahel et se rebaptisa alors « opération Barkhane ». Le Tchad, dans ce dispositif, a détenu dès le départ un rôle clé, sa capitale servant de base arrière à l’intervention, au même titre que les bases prépositionnées au Sénégal (les 350 EFS), au Gabon (les 350 EFG), et en Côte d’Ivoire (les 950 militaires des FFCI). Quand débute en août 2014 l’opération Barkhane, son Quartier Général est installé à N’Djamena. Les avions de combat sont répartis sur deux emprises principales, la base aérienne projetée de Niamey (Niger) et la base aérienne de N’Djamena.2 Idriss Déby a su tirer parti de la situation, en montrant en même temps l’utilité et l’efficacité de l’armée tchadienne, l’« une des plus performantes »3 dans cette guerre. Elle a directement contribué à la lutte armée, dans le cadre du G5 Sahel, et s’est particulièrement illustrée au cours de la bataille du massif des Ifoghas au Mali en avril 2013.4 En d’autres termes, Idriss Déby a su rendre le Tchad indispensable à la lutte contre le terrorisme, y compris loin de ses propres frontières.

 

Suite à la décision de la France de retirer ses troupes du Mali, le jeudi 17 février 2022, requête formulée par la junte dirigée par le colonel Assimi Goïta, le Tchad revêt un intérêt stratégique encore accentué pour la France, qui comptera de 2500 hommes à 3000 hommes au Sahel, répartis entre le Tchad, le Niger et le Burkina Faso. La France conserve au Tchad des relations privilégiées avec le pouvoir. Des observateurs ont pu considérer la présence d’Emmanuel Macron le 23 avril 2021 à l’enterrement d’Idriss Déby, aux côtés de son fils, Mahamat Idriss Déby : ce fut comme un adoubement de ce jeune général par le dirigeant français5, comme une illustration de la subsistance de liens spéciaux aux fondements des relations particulières entre les chefs d’État français et africains du pré-carré foccartien. Au-delà de la menace djihadiste, le Tchad reste aussi un pilier de la stabilité régionale, aux croisements de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne, de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique de l’Ouest. Maintenir la stabilité au Tchad, c’est ainsi limiter le risque d’un embrasement général des pays qui le jouxtent. Enfin, il s’agit d’une des dernières portes d’entrée pour l’influence française en Afrique.

 

En ce sens, la France a tout intérêt à maintenir des liens privilégiés avec le président du Conseil militaire de transition tchadien. Mahamat Idriss Déby dispose d’une armée relativement expérimentée, qui a su s’illustrer au combat, et dont le rôle est amené à grandir dans la guerre menée au Mali. Mahamat Idriss Déby a annoncé un renforcement des effectifs tchadiens présents au Mali, estimés aujourd’hui à 1200 hommes, déployés dans le cadre de la Minusma. Le nombre de soldats supplémentaires pourrait avoisiner, selon le porte-parole de l’armée tchadienne, un millier d’hommes6, portant les effectifs totaux à 2200 soldats. En soutien aux soldats de la Minusma et du G5 Sahel, la France pourrait continuer à déployer ses troupes, dans les territoires mentionnés, et dans le cadre des précédents accords de coopération passés avec ces pays. Elle profiterait entre autres de la base de N’Djamena, et alors que les attaques djihadistes restent fréquentes, en particulier dans la zone des « trois frontières » et autour du bassin du lac Tchad. Ainsi, le 4 août 2021, une attaque de Boko Haram a causé la mort d’au moins 26 militaires tchadiens sur l’île de Tchoukou Telia, dans la province du Lac.7 Le 23 février 2022, dans la même province, 5 militaires sont morts dans une embuscade tendue par le groupe terroriste, dans la localité de Kaiga Kindjiria.8

 

Reste le problème de la transition entre la junte militaire dirigée par Mahamat Idriss Déby, et un gouvernement élu démocratiquement. La France est ici en proie à un dilemme majeur, entre soutien de la junte au pouvoir, et mise en place de la transition démocratique. Dans ses discours, Déby promet de respecter les échéances de calendrier pour l’ouverture d’un dialogue national, mais dans les faits, elles ont déjà été repoussées plusieurs fois, et on peut douter aujourd’hui que l’ouverture du dialogue se fasse véritablement en mai 2022. De fait, Mahamat Idriss Déby se souvient sûrement des « égarements d’Idriss Déby [passés sous silence] »9, notamment dans le contexte de la « guerre contre le terrorisme ». Le dirigeant, « allié zélé de l’intervention Serval au Mali », avait pu revenir au centre du « jeu politique franco-africain », sans que la France condamne fermement l’arrestation voire la disparition d’opposants politiques, et malgré la crise économique aigüe au Tchad que la manne pétrolière n’a pas résolue, servant avant tout à financer l’armée10. Pour autant, en signe d’ouverture, la nouvelle junte de Mahamat Idriss Déby a décidé d’amnistier en novembre 2021 près de 300 opposants et rebelles condamnés11, dans la perspective du dialogue national. Mais cette décision pourrait aussi contribuer à renforcer les groupes rebelles du Tchad. On peut se demander dans quelle mesure une population aussi fragmentée, autour de multiples antagonismes historiques, ethniques et religieux, culturels, géographiques, et politiques, que celle du Tchad, peut parvenir à un consensus politique, dans un pays où la loi du plus fort l’a toujours emporté sur les principes démocratiques.

 

L’instabilité du Tchad est renforcée par l’influence et l’immixtion de tensions externes. C’est un pays pauvre, vaste, et peu peuplé12, qui est en cela particulièrement exposé aux troubles prenant leur source chez ses voisins. En même temps, cette exposition sert de justification à la place de l’outil militaire dans la politique tchadienne : il est garant de la stabilité du Tchad, et en fait le “gendarme de la région”, et donc “un partenaire clé de la France pour la sécurité et la stabilité de la région”,13 au-delà de l’enjeu de la lutte contre le terrorisme. Ce qui a pu motiver certaines actions militaires françaises sur le territoire tchadien ; les forces armées françaises, en coopération avec l’armée tchadienne, sont intervenues, en février 2019, au Nord-est du Tchad pour contrer l’incursion d’une colonne armée partie de Libye.14 Cette action a suscité de nouvelles critiques, accusant la France de soutenir une dictature.15

 

Survient alors un dernier problème, amené à prendre de plus en plus de poids. Il s’agit de l’attrait qu’exerce la Russie, de plus en plus présente dans les anciennes colonies françaises, et qui a comme corollaire la propagation et l’intensification d’un sentiment anti-français. En témoigne la présence de Wagner au Mali, et des manifestations au Burkina Faso (où la présence française pourrait être remise en cause par le gouvernement burkinabé, suite au coup d’état militaire de janvier 2022)16 , en Centrafrique (en mai 2021, six soldats tchadiens sont tués lors d’un accrochage, dont cinq « froidement exécutés », au sud du Tchad, par des soldats centrafricains accompagnés d’instructeurs russes, sur fond de « bras de fer France-Russie »17), mais aussi plus récemment au Tchad . Le samedi 26 février 2022, 500 personnes manifestent à N’Djamena, scandant « nous voulons la Russie comme au Mali ! »18. Ces manifestations sont survenues quelques jours après l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes ; il est néanmoins difficile à ce stade d’anticiper les conséquences de la guerre russo-ukrainienne sur les mentalités des populations d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. On peut cependant déjà observer que si le Tchad a voté pour le retrait immédiat des forces russes à l’ONU, tout comme le Niger, deux pays riverains, le Soudan et la Centrafrique, se sont abstenus. Dans ces circonstances, la situation politique du Tchad est potentiellement explosive, et son évolution est incertaine. La France a intérêt au maintien d’un gouvernement qui lui soit favorable, et qui est représenté par Mahamat Idriss Déby. On peut douter que la transition démocratique soit achevée, comme l’assure le général, avant la fin de l’année 2022. Mais soutenir la junte serait contradictoire avec son attitude à l’égard de la junte malienne, nuirait à l’image de la France en Afrique, et pourrait favoriser la propagation des discours pro-russes.

 

Reste que même dans le cas d’une transition démocratique appliquée dans le cadre promis par Mahamat Idriss Déby, l’idée d’un consensus politique au Tchad semble relever d’un vœu pieux. Autrement dit, le Tchad est un terrain fertile pour les luttes d’influence étrangères. Plusieurs scénarios sont aujourd’hui possibles, et qui devraient ou non se vérifier dans les prochains mois ; le maintien d’une forte influence française au Tchad, dans le cadre d’un gouvernement militaire ou du gouvernement démocratiquement élu. Le deuxième scénario pourrait voir l’affaiblissement de l’influence française au profit de forces militaires russes. Enfin, on ne saurait exclure une implosion politique du Tchad, qui le replongerait dans la situation de chaos politique qui était la sienne au tournant des années 1980, avec une quasi-disparition de l’État. Cette dernière hypothèse serait somme toute la plus favorable à l’avancée du djihadisme, du moins dans le bassin du lac Tchad.

 

La difficulté à laquelle sera confrontée la France au Tchad dans les prochains mois sera donc de maintenir son influence au Tchad, sans que cela se traduise par un soutien trop appuyé à l’actuel gouvernement de transition de Mahamat Idriss Déby.

 

Sources :

[1] Marielle Debos, Nathaniel Powell, « L’autre pays des « guerres sans fin ». Une histoire de la France militaire au Tchad (1960-2016) », Les Temps Modernes, 2017/2-3 (n° 693-694), p. 221-266. DOI : 10.3917/ltm.693.0221. URL : https://www.cairn.info/revue-les-temps-modernes-2017-2-page-221.htm.

[2] « Opération Barkhane, Opérer dans la zone sahélo-saharienne », Air actualités, Hors-série n°1, 2017

[3] Bahar Makooi, « Retrait du Mali : le Tchad, un acteur clef mais plus fragile de la sécurité au Sahel », France 24, 18/02/2022.

[4] Jean-Louis Tremblais, « Mali : la traque aux islamistes », Le Figaro (site web), publié le 26/04/2013 à 10:23, mis à jour le 26/04/2013 à 11:24.

[5] Pauline Le Troquier, « Mahamat Déby en visite à l’Élysée : circulez, il n’y a rien à voir », Courrier International (site web), 06/07/2021.

[6] « Le Tchad va renforcer au Mali son contingent dans la Minusma après le retrait français », Le Figaro (site web), mis à jour le 21/02/2022 à 23:56.

[7] « Une attaque de Boko Haram tue au moins 26 militaires dans la région du Lac Tchad », Le Monde, 06/08/2021

[8] « Tchad : 5 soldats tchadiens meurent dans une embuscade tendue par Boko Haram », Journal du Tchad, 23/02/2022.

[9] Marielle Debos, Nathaniel Powell, « L’autre pays des « guerres sans fin ». Une histoire de la France militaire au Tchad (1960-2016) », Les Temps Modernes, 2017/2-3 (n° 693-694), p. 265. DOI : 10.3917/ltm.693.0221. URL : https://www.cairn.info/revue-les-temps-modernes-2017-2-page-221.htm.

[10] « Les frappes aériennes françaises au Tchad : un cadre légal incertain, un soutien de plus à la dictature », Survie, 8 février 2019, p.5

[11] « Au Tchad, amnistie générale pour des rebelles et opposants », Le Monde, 29/11/2021.

[12] Géraud Magrin, « Tchad 2008, Géographie d’une guerre ordinaire », EchoGéo, 13 mars 2008

[13] Thibault Bazin, Valérie Thomas, Sophie Mette, Commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale (France), Rapport d’information présenté à la suite de la mission effectuée au Tchad du 10 au 13 avril 2020, Rapport d’information n°40, 2019

[14] Communiqué, « Opérations conjointes franco-tchadiennes contre l’incursion d’une colonne armée », Ministère des Armées, 6 février 2019.

[15] « Les frappes aériennes françaises au Tchad : un cadre légal incertain, un soutien de plus à la dictature », Survie, 8 février 2019.

[16] Nicolas Barotte, « Le putsch au Burkina Faso, un nouveau coup dur pour l’opération Barkhane », Le Figaro, 24/01/2022.

[17] Pacôme Pabandji, « Tensions entre le Tchad et la Centrafrique sur fond de bras de fer France/Russie, Jeune Afrique, 1 juin 2021

[18] « Manifestation hostile à la junte et à la France au Tchad », Le Monde, 26/02/2022.

 

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