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L’influence chinoise dans le Pacifique : quelles conséquences pour la France ?
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Les territoires de l’océan Pacifique sont pris en étau entre les sphères d’influence occidentale et chinoise. Le 24 novembre 2021, des centaines de Salomonais ont manifesté pour dénoncer la proximité du Premier ministre des îles Salomon avec la Chine. Si l’Etat français limite l’influence chinoise dans ses territoires du Pacifique, ils restent convoités par Pékin. En Nouvelle-Calédonie, la Chine tente d’entretenir des relations avec l’élite politique et économique locale via l’association d’amitié sino-calédonienne financée par le Parti communiste chinois. Selon les services de renseignement français, la Chine aurait soutenu les mouvements indépendantistes kanaks pour influencer le troisième référendum d’autodétermination néocalédonien qui a eu lieu le 12 décembre 2021.La Chine s’appuie sur les micro-Etats du Pacifique océanien pour évincer l’influence occidentale de l’Asie-Pacifique. Dans son discours prononcé lors du sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique le 12 novembre 2021, le président chinois Xi Jinping a régionalisé la « communauté de destin pour l’Asie-Pacifique », une reprise de la politique de « communauté de destin » présentée en 2012 pour diffuser le modèle économique chinois. Les opérations d’influence sont également politiques : en présentant une politique de « coopération pacifique » (1) aux Etats de la région, Pékin oppose le développement pacifique de la Chine à la violence d’un Occident colonisateur. En rejetant la conception occidentale d’un ordre international, la politique chinoise séduit les mouvements indépendantistes et peuples autochtones du Pacifique.Alors que la crise liée aux sous-marins a révélé la fragilité des alliances et de l’influence française dans le Pacifique, Pékin refuse de reconnaître la France comme un acteur légitime dans l’environnement régional asiatique. Face au changement de paradigme qui exclut la France comme acteur régional, l’Etat français est mis au défi de maintenir la souveraineté sur ses territoires du Pacifique. S’il ne peut pas affronter directement la puissance chinoise, il peut œuvrer à rester le premier choix des dirigeants de ses territoires au détriment de Pékin.

 L’état de l’influence chinoise dans l’océan PacifiquePékin réduit les soutiens à Taïwan dans l’océan Pacifique. Jusqu’en 2019, le Pacifique océanien était la région où Taïwan avait le plus de reconnaissance diplomatique. Depuis les années 2000, Taipei a fourni une aide économique de plusieurs millions d’euros aux pays insulaires en échange d’une reconnaissance diplomatique à Taïwan. Pour contrer la stratégie taïwanaise, Pékin finance des organisations régionales océaniennes telles que le Groupe mélanésien Fer de Lance (GMFL) dont le siège est financé par la Chine (2). Dix pays ont ainsi renoncé à reconnaître Taïwan : la Papouasie Nouvelle-Guinée, les Samoa, les États fédérés de Micronésie, le Tonga, le Niue, les Iles Salomon, les Îles Cook, le Vanuatu, Kiribati et les îles Salomon. Seuls quatre Etats du Pacifique reconnaissent encore Taïwan.

 Le second objectif de Pékin est d’implanter des bases militaires dans les îles du Pacifique (3). Encerclée par des pays sous influence occidentale, la Chine compte sur les territoires insulaires de l’océan Pacifique pour appliquer une stratégie d’anti-encerclement (4). L’Etat insulaire de Kiribati aurait négocié l’ouverture de sa plus grande réserve de pêche à Pékin, avec un double objectif d’implantation de base navale chinoise. Cela n’a pour l’instant pas abouti, les pays du Pacifique n’ayant pas intérêt à la militarisation de la région.

 La fiabilité chinoise est néanmoins remise en cause depuis 2018. Depuis le début de la présidence de Xi Jinping en 2012, douze des seize Etats du Pacifique océanien ont rejoint le projet chinois des Nouvelles routes de la Soie. De 2011 à 2017, la Chine a engagé plus de 5,2 milliards de dollars d’investissements et a promis quatre milliards de dollars aux nations insulaires pour des projets d’infrastructure. La stratégie chinoise inquiète toutefois les dirigeants des pays insulaires qui renouent avec leurs partenaires occidentaux traditionnels, principalement l’Australie. Selon les recherches du think tank australien Lowy Institute, aucun pays du Pacifique n’a contracté de nouvelles dettes vis-à-vis de la Chine depuis 2018, à l’exception du Vanuatu.

 Quels risques pour la France ?En Polynésie française, un projet chinois pourrait amener à une surexploitation des ressources halieutiques. Il s’agit d’un contrat commercial de 350 millions d’euros d’investissements exclusivement chinois avec le gouvernement de la Polynésie française pour la construction d’une ferme aquacole sur l’atoll de Hao (5). Un rapport du président de l’antenne tahitienne de l’Institut de recherche pour le développement remet en question la nature des financements du projet ainsi que sa rentabilité. Le rapport démontre que la production halieutique annuelle de Polynésie française correspond à seulement à 0,16 % des besoins de la future ferme. Le député indépendantiste Moetai Broherson pense ainsi que l’objectif du projet est de faire de l’atoll un point de ravitaillement pour les navires de pêche chinois dans la région.Le risque politique le plus évident a été celui de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. En lien avec l’association d’amitié sino-calédonienne, le parti communiste chinois, via l’Association du peuple Chinois pour l’amitié avec l’Étranger, a été soupçonné de financer les campagnes référendaires des indépendantistes (6). S’il n’y a pas de preuve des financements, il y a déjà eu des soupçons d’ingérence chinoise dans le référendum de 2018 sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, selon le rapport de l’Irsem sur les opérations d’influence chinoise. Les trois territoires français du Pacifique accueillent des « associations d’amitié » avec la Chine. En 2017, l’association d’Amitié Sino-Calédonienne a fait venir l’ambassadeur, sa femme (7), et des conseillers chinois à Nouméa pour proposer des potentiels projets chinois en Nouvelle-Calédonie liés au tourisme et à l’aquaculture. Ainsi, la population néo-calédonienne pouvait voir en la Chine une aide économique complète en cas d’indépendance. Outre les associations d’amitié, la France du Pacifique accueille également un véritable outil de soft power chinois : un Institut Confucius dans l’université de Polynésie française. Vecteurs de propagande et d’atteinte à la liberté de culte et d’expression auprès des étudiants et professeurs, ces instituts ont souvent été accusés d’espionnage et de corruption, selon le rapport de l’Irsem. En proposant des projets commerciaux profitables aux pays de l’océan Pacifique, la Chine confronte la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, Wallis et Futuna à un choix entre Paris et Pékin. Si les projets chinois s’inscrivent dans un objectif de concurrencer les partenaires traditionnels de la région, la Chine joue aussi de l’identité ambiguë à laquelle ils sont rattachés. Ils sont en effet inclus dans de nombreuses régions stratégiques : des associations d’intégration à la région océanienne à la conception française de la région Indo-Pacifique qui s’étend jusqu’aux îles Eparses. Ainsi, la population polynésienne est méfiante de la stratégie Indo-Pacifique de la France qui négligerait les particularismes régionaux. Pour renforcer les liens diplomatiques avec ses territoires et regagner leur confiance, l’Etat français pourrait intégrer à sa stratégie Indo-Pacifique une considération régionale plus fine afin de prendre en compte les particularités régionales de ses territoires ultramarins.

 

1- 2 : Bastien VANDENDYCK, « Le développement de l’influence chinoise dans le Pacifique océanien », IRIS programme Asie, 2018 : https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2018/02/Asia-focus-61.pdf

3 – 4 : Yu Chang Sen , « The Pacific Islands in Chinese Geo‐strategic Thinking»,  National Center of Oceania Studies, Guangzhou, China, 2015 : https://www.wgtn.ac.nz/chinaresearchcentre/programmes-and-projects/china-symposiums/china-and-the-pacific-the-view-from-oceania/10-Yu-Changsen-The-Pacific-Islands-in-Chinese-Geo-strategic-Thinking.pdf

5 : Paco Milhiet, « Géopolitique de l’outre-mer. Quelle concurrence France / Chine en Polynésie française ? », La revue Géopolitique, 2021 https://www.diploweb.com/Geopolitique-de-l-outre-mer-Quelle-concurrence-France-Chine-en-Polynesie-francaise.html

6 : Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer,« Les opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien », IRSEM, 2021

7 : Alain Jeannin, « “Quoi de mieux pour entrer en Nouvelle-Calédonie que de s’emparer du nickel” explique Bastien Vandendyck, analyste en relations internationales » : France TV Info, 2021 : https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvellecaledonie/quoi-de-mieux-pour-entrer-en-nouvelle-caledonie-que-de-s-emparer-du-nickel-explique-bastien-vandendyck-analyste-en-relations-internationales-916726.html

 

 

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