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Haut-Karabagh : Comment la Turquie transforme un conflit local en enjeu régional
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Par Adrien Sémon,

Le 27 septembre dernier, les fréquentes escarmouches qui ponctuaient, depuis juillet, les rapports houleux entre Arméniens et Azerbaïdjanais ont dégénéré en véritables batailles autour du Haut-Karabagh. Ces deux peuples, l’un chrétien, l’autre chiite et turcophone, se disputent depuis près d’un siècle cette région qui constitue une enclave arménienne au sein de l’Azerbaïdjan actuel. Staline évalué arbitrairement attribué en 1936 à la république soviétique d’Azerbaïdjan, mais le contentieux se raviva lorsque l’URSS devint moribonde. Après une guerre violente qui dura plusieurs années et qui fit autour de 30000 morts, le conflit fut gelé au printemps 1994, se soldant par une défaite militaire de l’Azerbaïdjan. Depuis lors, la république autoproclamée du Haut-Karabagh est indépendante  de facto et la Russie, appuyée par le groupe de Minsk qu’elle copréside aux côtés des Etats-Unis et de la France, s’est imposée en arbitre dans le Caucase.

Cependant, aucune solution ne fut acceptée par les Arméniens et les Azerbaïdjanais, les premiers s’appuyant sur le droit à l’autodétermination, les secondes avant la reconnaissance internationale et les résolutions du conseil de sécurité de l’ONU en 1993 [1] . Depuis lors, le conflit oscilla entre épisodes de tensions marquées et périodes de détente, au gré des déclarations et des nécessités politiques propres à chacun des deux pays.

La résurgence actuelle, alimentée d’une part, par la ligne ferme adoptée par le premier arménien Nikol Pachinian, de même que par le président azerbaïdjanais Ilham Aliev, et d’autre part, par le soutien diplomatique et matériel apporté par la Turquie à l’Azerbaïdjan, est autrement plus grave que la guerre des Quatre Jours en 2016. Car la Turquie constitue bien le nouvel acteur de taille dans cette affaire. Si elle affichait déjà un soutien politique à l’Azerbaïdjan dans les années 1990, celui-ci est monté d’un cran ces dernières années, notamment par une progression des ventes d’armes à l’Azerbaïdjan[2]. En juillet dernier, lors d’incidents frontaliers dans la province de Tavush dans le nord-est de l’Arménie, le ministre turc de la Défense avait aussitôt déclaré : « Nous continuerons à soutenir les forces armées azerbaïdjanaises contre l’Arménie, qui persévère dans son attitude agressive, et à supporter nos frères azéris »[3]. Par la suite, quatre F-16 turcs furent envoyés en Azerbaïdjan au mois d’août pour participer à des exercices militaires conjoints. Un faisceau d’indices semble établir que l’un d’eux abattit un chasseur arménien SU-25 le 29 septembre[4].

À la rhétorique pantürkiste habituelle, déployée par Ankara et Bakou, et se traduisant par une très forte hostilité envers le peuple arménien, le président Erdogan ajoute désormais de vives critiques à l’égard des demandes de cessation immédiate des combats formulées par Washington, Paris et Moscou. Après la Syrie puis la Libye, le président turc vient à présent confronter la Russie dans sa zone d’influence historique. Celle-ci fait face à un dilemme stratégique, car la Turquie, par son action, modifie, voire inverse, le rapport de forces dans la région et rend impossible un retour rapide au statu quo comme ce fut le cas les fois précédentes.

D’un côté, étant habituée à négocier avec les Turcs sur des sujets sensibles, Moscou pourrait être tentée de gérer ce dossier exclusivement avec Ankara ; option qui conduirait à marginaliser le groupe de Minsk. Mais, elle prendrait alors le risque de se voir imposer un agenda turc dans cette région et de voir diminuer sa crédibilité auprès de son allié arménien chez qui elle dispose d’une base militaire essentielle au maintien de son influence dans le Caucase.
De l’autre, la Russie pourrait privilégier sa relation avec Paris et Washington, mais écarterait alors la Turquie, qui en retour pourrait la provoquer et menacer ses intérêts en Syrie, en Libye ou sur d’autres théâtres dans les mois et années à venir.

Le président français a, quant à lui, adopté ces derniers jours une position tranchée, interpellant les membres de l’OTAN sur les actions de la Turquie et affirmant qu’« une ligne rouge avait été franchie »[5]. Par ces déclarations, Emmanuel Macron tente de réaffirmer la place de la France à la table des négociations : elle copréside en effet le groupe de Minsk, dont elle tente d’affermir la légitimité.

La marge de manœuvre française n’en demeure pas moins extrêmement réduite. À terme, il va être très difficile de refuser à Ankara un rôle plus important dans les négociations autour du Haut-Karabagh. Ce faisant, peut-être vaudrait-il mieux actualiser le groupe de Minsk pour y octroyer à la Turquie une place plus conséquente. De la sorte, Paris éviterait de se voir infliger un camouflet par le président Erdogan, qui serait certainement très heureux de faire d’une pierre deux coups, à savoir marginaliser la diplomatie française sur le dossier caucasien et l’affaiblir par ricochet sur le dossier grec où jusqu’à présent la Turquie fut tenue en échec.

Car, il s’agit bien, pour le président turc, de faire usage des différends politiques autour de ses frontières pour nourrir des visées de politique intérieure autant que des ambitions régionales. Ainsi en va-t-il de la Syrie, de la Libye et des frontières maritimes méditerranéennes. De la même façon, le Haut-Karabagh, lieu d’un conflit au départ caucasien, est désormais ancré dans une dynamique régionale bien plus large que ses frontières originelles. En témoigne la présence de mercenaires syriens qui furent envoyés par les Turcs aux côtés des forces armées azerbaïdjanaises[6]. Mais, se nourrir de feux que l’on déclenche et alimente soi-même est une politique périlleuse qui nécessite une habileté extrême.

« Bismarck jouait aux échec, Guillaume II au poker »[7], telle est la manière dont l’historien Holger Herwig décrit la politique des deux dirigeants allemands au tournant du XXe siècle. L’avenir nous dira auquel de ces jeux peut être comparée la politique du président Erdogan.


[1] Ce sont les résolutions 822, 853, 874 et 884 du conseil de sécurité.
[2] “Arms Transfers Database: Trade Registers,” SIPRI. Transferts d’armes de la Turquie à l’Azerbaïdjan de 2000 à 2019.
« Azerbaijan to purchase Turkish-manufactured combat drones », Daily Sabah, 23/06/20. https://www.dailysabah.com/business/defense/azerbaijan-to-purchase-turkish-manufactured-combat-drones (consulté le 04/10/20).
[3] Bedrettin, Twitter, 14/07/20 https://twitter.com/bedbolukbasi/status/1283022995498336260 (consulté le 03/10/20).
[4] Christelle Néant, « Conflit du Haut-Karabagh – Un SU-25 arménien abattu et 10 civils tués », Réseau international, 01/10/20, https://reseauinternational.net/conflit-du-haut-karabakh-un-su-25-armenien-abattu-et-10-civils-tues/ (consulté le 03/10/20).
[5] « Arménie-Azerbaïdjan. Haut-Karabakh : Macron réclame “des explications” à la Turquie », Courrier international, 02/10/20
https://www.courrierinternational.com/article/armenie-azerbaidjan-haut-karabakh-macron-reclame-des-explications-la-turquie (consulté le 03/10/20).
[6]  «Guardian et Reuters: combattants rebelles syriens soutenus par la Turquie au Haut-Karabakh»,  OSDH , 28/09/20,  https://www.syriahr.com/en/186076/  (vu le 03/10/20 ).
[7]  Holger H. Herwig,  Marteau ou enclume? L’Allemagne moderne de 1648 à aujourd’hui , Lexington, Mass., Toronto, 1994, p. 180.
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