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Syrie : Guerre à Fragmentations
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Syrie : Guerre à Fragmentations

La défaite militaire de Daech dans ses fiefs de Rakka et Mossoul paraissait annoncer la fin des opérations militaires en Syrie et le début de la transition vers un processus politique de résolution de la guerre civile syrienne. Pourtant, l’état de guerre se stabilise sur l’ensemble du territoire syrien sans pour autant qu’un parti particulier ne prenne le dessus. Alors que le conflit entre dans sa huitième année, sa milicisation compromet l’imposition d’un ordre sécuritaire durable en Syrie.

 

La défaite militaire de Daech dans ses fiefs de Rakka et de Mossoul paraissait annoncer la fin des opérations militaires en Syrie et le début de la transition vers un processus politique de résolution de la guerre civile syrienne[1]. La chute d’Alep en décembre 2016 et l’échec de l’offensive des forces rebelles sur Hama au printemps 2017 ont poussé celles-ci à se retrancher à Idlib au Nord-Ouest du pays, dans la région de Deraa dans le Sud et dans les quartiers damascènes de la Ghouta orientale, encerclés depuis 2012. Suite à leur engagement dans la bataille de Rakka, les Kurdes syriens, profitant d’une trêve implicite avec le régime, construisent et consolident leur projet politique de région autonome du Rojava le long de la frontière turque et à la bordure Nord-Est de l’Irak.

 

Les conditions semblaient réunies pour permettre aux autorités russes d’annoncer le retrait prochain de leurs forces du théâtre d’opération, tout en poussant pour que le processus diplomatique d’Astana sous leur parrainage puisse prendre le relais de l’outil militaire dans le règlement du conflit.[2]

 

L’offensive militaire turque dans le canton d’Afrin le 20 janvier 2017 a rappelé que la lutte contre Daech, si elle constituait le plus petit dénominateur commun pour les parties engagées dans le conflit syrien, était un objectif transitoire. Les incidents récents dans la zone des trois frontières entre les forces pro-régimes et Israël[3] [4], de même que l’opération « Rameau d’Olivier » pour l’instant circonscrite au canton d’Afrin, soulignent l’importance des paradigmes sécuritaires des voisins géographiques immédiats de la Syrie sur le cours de la guerre. Au-delà des objectifs propres des capitales parrainant les différents belligérants et de la question du maintien de Bachar al-Assad à la tête du régime syrien, la question du devenir kurde et iranien dans le futur du pays ne saurait être ignorée.

 

Pour autant la milicisation croissante de l’action militaire et politique des parties en conflit ouvert ou feutré dans l’espace syrien rend difficile l’imposition d’un ordre sécuritaire durable en Syrie.

 

On voit s’installer en Syrie une guerre dont les dynamiques ressemblent au conflit libanais de 1975-1990[5]. Les intérêts des multiples camps et ceux de leurs sponsors sont constamment réévalués selon la situation du moment. Ces reconfigurations périodiques annulent bien souvent les victoires militaires des acteurs locaux alors que les sponsors rivaux cherchent à éviter des confrontations directes pouvant engendrer une escalade supplémentaire dans un conflit déjà très dense et d’une grande brutalité. De fait, l’état de guerre se stabilise, sans pour autant qu’un parti particulier puisse acquérir des avantages définitifs sur l’ensemble du territoire syrien.

 

Cette évolution du conflit est en partie le fait de l’intervention russe de 2015 dont l’une des premières actions fut le déploiement de systèmes anti-aériens de missiles sol-air et mer-air S-300 et S-400[6]. Ils ont permis de sanctuariser le ciel du régime syrien alors au bord de l’effondrement et de le repositionner comme un acteur incontournable dans la résolution du conflit. Si certains incidents et accrochages montrent que ce dernier n’est pas totalement imperméable à des frappes d’autres acteurs tirées depuis l’extérieur, leur rareté et les précautions prises témoignent d’un engagement suffisant de Moscou pour dissuader toute velléité de contester trop sérieusement les positions et l’existence même du régime. En quadrillant le ciel du régime, Moscou a rehaussé le coût politique d’une confrontation directe entre celui-ci et une puissance étatique étrangère. Toute frappe sur le régime, qui atteindrait des forces russes engagées, aurait des conséquences diplomatiques et politiques sévères, liant de facto l’utilisation entière des possibilités offertes par l’outil militaire conventionnel à l’importance accordée aux objectifs politiques affichés par chacune des puissances. En témoignent les réajustements des priorités de nombreuses chancelleries ces derniers mois.[7]

 

Les sponsors étrangers ont dû adapter leurs stratégies et se retrouvent d’autant plus contraints à intervenir sur le terrain syrien via des milices locales ou en engageant une coopération préalable avec les forces russes[8]. Il en résulte une myriade d’acteurs plus ou moins coalisés qui représentent tout autant d’intérêts particuliers disposant d’une grande capacité de nuisance dans ces coalitions lâches. Cette situation donne aussi un poids diplomatique particulier à la Russie tant sur la scène internationale que locale grâce à un rôle d’interlocuteur et intermédiaire de quasiment tous les acteurs du conflit. Reste à savoir si celle-ci réussira à en tirer profit pour arriver à une résolution qui lui sera favorable ou au contraire s’enliser dans ce conflit qui dure depuis maintenant sept ans.

 

Les forces rebelles:

Si la défaite du régime d’Assad ne semble plus d’actualité, les combats, eux, sont loin d’être terminés. Les anciens pôles territoriaux contrôlés par les rebelles sunnites arabes perdent en cohérence et se fragmentent. La région d’Idlib est encore sous contrôle d’une coalition de milices de l’opposition dominée par Hayat Tahrir al-Sham (Ex. al-Nusra ci-après HTS). Les autres rebelles de l’Armée Syrienne Libre (ASL) dans la région Nord-Ouest sont quant à eux devenus de facto des supplétifs des intérêts turcs.

 

À l’Est de l’Euphrate, la présence militaire de Daech a été remplacée par les Forces Démocratiques Syriennes (FDS). A large composante kurde (YPG/YPJ) malgré l’intégration des rebelles arabes proche de l’ASL de la région, elles sont liées par l’objectif commun de chasser les hommes de Daech grâce à l’appui du sponsor américain qui fournit armes, formation et appui aérien. Si les Américains ont pour objectif déclaré d’empêcher la renaissance de Daech, les Kurdes souhaitent l’établissement du Rojava, ce que Ankara ne peut tolérer. L’opération d’Afrin est avant tout une réaction au projet américain de transformation des FDS en garde-frontières, ce qui reviendrait à reconnaître le projet décentralisateur kurde[9].

 

La Turquie, sponsor historique des forces rebelles et membre de l’OTAN, a ainsi détourné une partie de l’ASL de ses objectifs premiers de lutte contre Assad pour combattre les Kurdes qu’elle considère comme une menace vitale. Il existe d’ailleurs à Washington deux lignes non tranchées quant à la marche à suivre. Le Pentagone souhaite miser sur les FDS avec sa colonne vertébrale kurde quitte à s’aliéner Ankara, au contraire du département d’Etat et de ses diplomates qui préfèrent ménager l’allié turc.[10] À la différence des cantons de Kobané et Djezireh, il n’y a pas de présence américaine dans le canton d’Afrin. Ankara a pu réaffirmer par la force ses lignes rouges et son opposition au projet kurde sans entrer en confrontation directe avec son allié. Il lui sera beaucoup plus difficile de faire valoir ses prétentions sur Manbij[11]. Le camp Assad a, quant à lui, facilité cette confrontation en laissant passer les convois de renforts kurdes pour Afrin sur son territoire, avant de s’impliquer contre l’opération « Rameau d’olivier »[12]. Cette opération teste l’alliance YPG/YPJ-US, en forçant les premiers à passer un accord local avec le régime, et neutralise une partie des rebelles occupés à se battre contre les Kurdes alors que le régime bombarde la Ghouta.

 

De manière générale, la composante sunnite arabe des forces rebelles s’est fragmentée et se retrouve dans des coalitions d’intérêts contradictoires que la lutte contre Daech avait relégué au second plan. L’intégration des intérêts des sunnites arabes, faute d’interlocuteur fort, sera l’un des défis de l’après-conflit.

 

Les victoires en trompe-l’oeil du régime pourraient laisser penser que celui-ci reste seul en mesure d’assurer un ordre sécuritaire cohérent sur l’ensemble du territoire syrien. Pourtant, le régime est beaucoup plus fragile qu’il n’y paraît.

 

La structure de la coalition pro-régime:

 

En juin 2013, alors qu’il voit son axe autoroutier principal (M5) reliant sa capitale Damas à son centre économique d’Alep coupé par les rebelles et qu’il perd ses postes frontières, le régime d’Assad, aidé du Hezbollah, va sécuriser lors de la bataille d’al-Qusayr son ravitaillement via le Liban. C’est ainsi que, débordé par l’avancée rebelle, al-Assad fait le choix de faire entrer les milices chiites financées et soutenues par l’Iran dans le jeu syrien. Les combats sont alors principalement menés par des mercenaires irakiens, afghans, pakistanais et libanais sous commandement iranien[13]. Parallèlement, la rébellion délaisse progressivement la capture et l’occupation des territoires au profit d’une stratégie de déni d’accès au régime de ses voies logistiques terrestres puis aériennes, par la prise d’aéroports, afin de contrer son utilisation intensive des bombardements et de couper ses liens logistiques entre ses enclaves dispersées sur le territoire.[14]

 

Replié sur la Syrie « utile », Bachar al Assad signe un décret en août 2013 autorisant les entreprises privées à disposer de leurs propres forces de sécurités[15]. C’est pour pallier à l’épuisement de l’armée régulière qu’il permet aux fidèles du régime de lever leurs milices. Ainsi sont armées les minorités chrétienne, palestinienne et druze fidèles à Damas. Les réseaux clientélistes et mafieux ayant aidé à approvisionner le régime asphyxié par les sanctions internationales en hydrocarbures constituent alors leurs propres armées. Parmi eux, les Chahibas, groupes paramilitaires d’abord nommés Jaysh Al-Sha’bi (« Armée du peuple ») puis réorganisés en unités des Forces de Défense Nationales (FDN « Quawt ad-Difa’al Watani ») avec l’aide de l’Iran. Ils ne répondent à aucune hiérarchie militaire mais directement à la présidence. Difficilement déployables pour des opérations offensives du fait de leur recrutement et de leurs intérêts extrêmement locaux, ces milices assurent un maillage défensif à faible coût des territoires contrôlés par le régime[16].

 

Les deux plus grandes milices pouvant se déployer de manière offensive, sont les Tiger Forces, originaires de la région de Hama où elles ont aidé la répression du soulèvement, et la Desert Hawks Brigade installée dans la ville portuaire de Lattaquié. Elles constituent une garde prétorienne privée directement subordonnée à l’autorité de Bachar al-Assad. Elles servent de troupes de choc et d’unités de stabilisation dans les zones reconquises. Elles privent l’armée régulière de ses meilleurs éléments et bénéficient des équipements russes et iraniens[17]. Elles ont un pouvoir d’autofinancement qui s’appuie sur le contrôle des denrées manquantes dans le pays ; elles s’adonnent du reste au trafic d’essence, de médicaments, et récupèrent le fruit des droits de passage aux check points. Cela leur permet de rémunérer leurs hommes jusqu’à trois fois plus que ne le sont les soldats de l’armée régulière[18].

 

Cette dernière souffre de graves problèmes de recrutement malgré l’usage de la conscription et le recrutement jusque dans les prisons. Bien plus qu’un commandement unifié d’une armée pro-régime, on observe une myriade de seigneurs de guerre et de potentats locaux inféodés à la présidence par des liens plus ou moins forts. Les tensions qui en résultent ont pu se faire sentir dans les difficultés qu’a rencontré Moscou pour faire respecter certaines décisions par l’ensemble de la coalition pro-régime[19]. L’exemple du pilonnage d’un convoi turc sur l’autoroute Hama-Alep par des forces liées au régime le montre[20]. Au-delà de la coordination opérationnelle entre Moscou et Damas, les luttes d’influence entre les milices syriennes, et les milices pro-iraniennes au sein des FAS limitent la cohésion et la cohérence du camp pro-régime et donc l’influence de la Russie sur celui-ci.

 

Les deux grands axes que sont les forces rebelles et la coalition pro-régime sont donc beaucoup moins structurés et unis qu’il n’y paraît, compliquant d’autant plus les scénarios de sortie de crise. Si l’intervention militaire russe peut être vue comme un succès en termes militaires, la sortie diplomatique risque d’être plus compliquée pour Moscou. Paradoxalement la justification principale du soutien à Bachar al-Assad comme seul garant de l’unité de l’Etat syrien s’amenuise au fur et à mesure de la montée en puissance des milices pro-gouvernementales aux intérêts divergents. Contrairement à la tendance à l’œuvre dans l’espace post-soviétique depuis les quinze dernières années, on peut douter de la capacité de Moscou à « geler » le conflit syrien tant ses acteurs sont multiples[21].

 

 

 

Sources : 

 

[1]http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/12/12/moscou-cherche-une-issue-diplomatique-sur-le-dossier-syrien_5228351_3218.html

[2] http://www.middleeasteye.net/fr/opinions/poutine-pourrait-il-tre-un-interm-diaire-honn-te-dans-la-syrie-d-apr-s-guerre-267451982

[3] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/02/13/israel-est-decide-a-empecher-un-enracinement-iranien-en-syrie_5256044_3218.html

[4] http://iranprimer.usip.org/blog/2018/feb/13/israel-strikes-iranian-targets-syria-loses-jet

[5] http://www.middleeasteye.net/fr/opinions/le-champ-de-bataille-syrien-commence-ressembler-celui-de-la-guerre-civile-libanaise

[6] Lire à ce propos l’analyse de Michel Goya sur l’intervention russe de 2015, responsable selon lui de cette évolution https://lavoiedelepee.blogspot.fr/2017/09/tempete-rouge-enseignements.html?m=1

[7]https://www.lexpress.fr/actualites/1/actualite/syrie-les-etats-unis-ne-font-plus-une-priorite-du-depart-d-assad_1894447.html

[8] L’intervention turque à Afrin n’a pas pu se passer d’un accord diplomatique russe. http://www.lefigaro.fr/international/2018/01/20/01003-20180120ARTFIG00133-l-armee-turque-attaque-les-kurdes-au-nord-de-la-syrie.php

[9] https://www.mediapart.fr/journal/international/110218/la-syrie-est-en-feu

[10] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/05/les-limites-de-la-strategie-syrienne-du-kremlin_5251903_3232.html

[11] https://www.al-monitor.com/pulse/en/originals/2018/01/turkey-united-states-syria-confrontation-imminent.amp.html

[12] http://www.middleeasteye.net/columns/assad-real-winner-turkey-s-afrin-operation-1351267440

 

[13] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/ces-milices-etrangeres-qui-reconquierent-la-syrie-pour-bachar-el-assad_1857913.html

[14] https://www.diploweb.com/Resilience-et-reconfiguration-de-l-armee-de-l-air-syrienne-AAS-de-2011-a-2017.html

[15] http://www.spiegel.de/international/world/life-in-wartime-damascus-as-syria-collapses-a-1125546.html

[16]https://www.diploweb.com/Resilience-et-reconfiguration-de-l-armee-de-l-air-syrienne-AAS-de-2011-a-2017.html

[17] Ibid.

[18] http://www.spiegel.de/international/world/life-in-wartime-damascus-as-syria-collapses-a-1125546.html

[19] https://www.almasdarnews.com/article/syrian-desert-hawks/

[20]https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/eastern-mediterranean/syria/b56-averting-disaster-syrias-idlib-province

[21] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/05/les-limites-de-la-strategie-syrienne-du-kremlin_5251903_3232.html

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