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L’institution militaire égyptienne, l’entreprise la plus puissante du pays
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L’institution militaire égyptienne, l’entreprise la plus puissante du pays

L’armée égyptienne est à la tête du plus grand empire économique du pays. A l’instar des autres régimes du monde arabe ou des Pasdaran en Iran, l’institution militaire jouit d’une vaste assise économique depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, qui fait d’elle la plus grande entreprise du pays. Nous définirons dans cet article les entreprises et les outils politiques de la puissance économique de l’armée égyptienne en prenant en considération l’absence de sources officielles et l’omerta qui habille ce sujet de recherche : ce pan de l’activité économique est un sujet tabou en Egypte et les données y référant ne sont pas divulguées.

L’accroissement des moyens de l’armée égyptienne est proportionnel à la diminution du financement de l’Etat. Son budget est secret et aucune instance civile n’a de droit de regard sur ses dépenses. L’incapacité à évaluer la part de la production de richesses militaires en est le symbole. La part de richesses militaires au sein du PIB serait comprise entre 5% et 40% du PIB égyptien[1]. L’imprécision de ce chiffre démontre la méconnaissance profonde de ce sujet, due en grande part au cloisonnement de l’institution militaire. Cet empire, bénéficiant d’avantages offerts par l’Etat qui faussent la concurrence avec le secteur privé, fait de l’armée l’un des derniers vestiges de l’idéal nassérien par son fonctionnement : un dirigisme économique dopé par le secteur public.

La prospérité financière de la « grande muette »

Afin d’asseoir sa légitimité et de construire la nouvelle société égyptienne, Gamal Abdel Nasser rechercha le soutien des classes défavorisées. Pour ce faire, il fit de l’armée la figure de proue de son projet économique en confiant aux généraux le soin de remettre en route l’économie égyptienne et d’offrir à chaque citoyen les produits de première nécessité à des prix abordables.

Le projet économique nassérien poursuivait deux buts : lancer une vaste réforme agraire qui mette en place la collectivisation des terres, et « égyptianiser » l’industrie et le secteur financier. La grande réforme agraire fut dirigée par les militaires ; elle aboutit au défrichement des terres afin de les rendre cultivables, à la construction de vastes infrastructures civiles et d’outils de productions agricoles. Pour remplir sa mission, l’armée créa ses propres entreprises et industries.

La signature des accords de Camp David renforça encore le rôle de l’armée qui reçut de nouvelles concessions en contrepartie de son soutien au processus politique. Elle obtint son autonomie budgétaire et le contrôle de la production militaire. L’armée, garante de la sécurité de la région, devint un Etat dans l’Etat. Cet empire ne cessa alors de croître : résistant à toutes les vagues de privatisations (1991, 2004, 2011), l’institution militaire obtint par un décret de 1997 la possession de toutes les terres en friche du pays[2] qui représentent 90% du pays et la totalité du Sinaï. Forts de ces possessions, les militaires ont pu investir dans le tourisme.

Depuis 1952, l’armée égyptienne a vu ses moyens financiers décupler, alors que les canaux de financements étatiques diminuaient. Au printemps 2012, pour la première fois de son histoire contemporaine, le Ministre adjoint de la défense leva le voile sur le budget de l’armée. Il rapporta que les entreprises militaires avaient réalisé 198 millions de livres égyptiennes de chiffre d’affaires durant l’année 2011, soit 9 millions d’euros, et que le financement de l’armée représentait 4,2% du budget national annuel de l’Etat[3]. Cette première communication de l’armée sur ses finances fut très critiquée du fait de l’invraisemblance de ce chiffre d’affaires pour une institution possédant au minimum 5% du PIB du pays.

Militaires vendant des produits fabriqués dans leurs usines. Image : David Degner

Entre fonctions privées et publiques, les entreprises militaires

Quatre grandes institutions administrent l’ensemble des entreprises militaires, officiellement au nombre de
35[4] : l’Organisation des projets de service national, l’Organisation arabe pour l’industrialisation, l’Organisation pour la production militaire et l’Autorité de génie des forces armées[5].

L’Organisation des projets de service national a été créée en 1979 dans le but de rendre l’armée auto-suffisante, indépendante du secteur privé et de cesser de grever le budget de l’Etat. On dénombre une petite vingtaine d’entreprises, opérant dans des secteurs aussi variés que la construction ou l’agriculture, au sein de cette institution. Initialement, cette organisation devait mener à bien de grands projets d’infrastructures financés par l’Etat et profiter des excédents pour financer l’armée. Sa mission s’est très largement ouverte. Les militaires ont créé des entreprises agricoles, de production et de consommation pour nourrir et équiper leurs hommes. Dans le sillage du vœu nassérien, l’armée a été autorisée à vendre son surplus de production au nom de sa mission de « « responsabilité sociale »[6] sur le marché intérieur. Cette mutation a encouragé l’industrie militaire à multiplier sa production afin de bénéficier de nouvelles sources de revenus. Ainsi, les produits fabriqués par l’armée inondent l’ensemble des commerces égyptiens à l’image des pâtes « Queen » vendues dans l’ensemble des chaines de distribution du pays.

L’Organisation arabe pour l’industrialisation date quant à elle de 1975. A l’origine, elle rassemblait l’Egypte, l’Arabie Saoudite, le Qatar et les Emirats arabes unis, dans le but de financer la modernisation de l’armée égyptienne pour rivaliser avec Tsahal et pallier au divorce entre Anouar al-Sadate et l’URSS. Ce grand projet militaro-industriel échoua après les accords de Camp David en 1979, lorsque les monarchies quittèrent l’organisation. Néanmoins, l’institution survit grâce aux Etats-Unis qui ont remplacé les financements golfiques par une aide militaire annuelle de 1,3 milliards de dollars. L’Organisation comprend aujourd’hui onze entreprises spécialisées pour une part dans la production d’équipement militaires, d’autre part dans le génie civil. Les hélicoptères Gazelle français sont assemblés dans des usines de l’Organisation en Egypte[7]. L’organisation intègre aussi des activités extra-militaires avec la chaine de stations-service « Wataniyya » ou la construction de chemins de fer.

La troisième institution, l’Organisation militaire de la production militaire, a pour mission de superviser l’ensemble des usines d’armements et comprend une quinzaine d’entreprises de production tant d’acier comme Helwan Industries, que d’équipements sportifs ou électroniques[8].

Enfin l’Autorité de génie des forces armées est spécialisée dans la construction. Son directeur déclara en mai 2014 qu’elle avait pour mission de réaliser 473 projets stratégiques avant 2017 comprenant l’édification d’écoles, de canalisations, ou encore d’usines de dessalement[9]. Ainsi l’armée produit-elle tous les biens qu’elle estime nécessaires à son fonctionnement. Elle profite de sa place de leader garantie par des financements importants pour occuper le marché civil qu’elle domine grâce aux avantages institutionnels dont elle bénéficie.

La domination sans partage sur le marché égyptien

Les moyens mis à la disposition de l’armée afin de mener à bien le projet nassérien et depuis amplifiés ont entrainé la création d’un géant économique face auquel le secteur privé n’a jamais eu les moyens de rivaliser.

L’armée dispose d’abord d’une main d’œuvre à moindre coût – voire gratuite – grâce aux conscrits du service militaire obligatoire, souvent utilisés comme employés par les militaires. Les appelés travaillent sur les chantiers, dans les champs ou au sein des commerces militaires, ce qui représente la quasi-totalité de leur expérience sur une période allant d’une année à trois en fonction du niveau d’étude de l’appelé. Les salariés de l’armée ne sont quant à eux pas protégés par le droit du travail égyptien, mais par des règlements propres à l’institution. Grâce à l’exploitation d’une main-d’œuvre très bon marché et non protégée, l’armée s’est assurée de maintenir ses coûts de production en deçà de ceux de ses concurrents. Les acteurs économiques privés égyptiens tentent de lutter contre cette concurrence déloyale qui a été un des fondements des revendications du secteur durant l’intérim du pouvoir par le Conseil supérieur des forces armées égyptiennes en 2012.

Enfin l’institution militaire jouit d’un statut fiscal spécial. Elle est exonérée d’impôts sur ses importations et depuis 2005 n’est plus imposable sur ses profits. Elle dispose d’un accès privilégié aux appels d’offres lancés sur le marché et peut être désignée d’office dans le cadre de projets touchant aux « intérêts nationaux » du pays. Cependant ces vastes projets sont souvent lancés par l’armée elle-même, auquel cas le système s’autoalimente. Au début de l’année 2014, un milliard de dollars de contrats portant sur la construction d’infrastructures ont été signés entre le ministère de la défense et des instances qui dépendaient directement de lui, et entre le Ministère de la Défense et le Ministère de la santé. Les entreprises privées en ont été écartées. Cette situation est résumée par Rashad Ado, économiste à l’université du Caire qui rapporte que lorsqu’une université souhaite s’agrandir ou réaliser des travaux, le prix de réalisation proposé par l’armée est toujours deux fois moins cher que celui proposé par les entreprises privées[10].

La puissance économique de l’armée égyptienne est le fruit de son histoire : elle a été tout ensemble le bras armé du projet nassérien, et un rempart contre la menace israélienne. Malgré l’absence de données et le secret entourant cette problématique, pour de nombreux chercheurs, l’investissement dans les structures civiles et militaires est devenu la pierre angulaire de l’action de l’armée depuis les accords de Camp David.

Ainsi, pour Robert Springborg, le coup d’Etat militaire de 2013 trouve son origine dans un différend économique[11]. Les militaires furent en effet exclus des discussions lancées par M. Morsi pour l’agrandissement du canal de Suez, ce qui convainquit Abdel Fattah al-Sissi, alors à la tête du CSFA, de renverser le Président au nom de la défense des intérêts économiques militaires.

 

 

Sources : 

[1] Aclimandos, Tewfik. « De l’armée égyptienne. Éléments d’interprétation du « grand récit » d’un acteur-clé du paysage national », Revue Tiers Monde, vol. 222, no. 2, 2015, pp. 85-102.

[2] Bachir El Khoury, Aujourd’hui, toute l’Egypte appartient aux militaires. Toute ? Toute, Slate, 4 juin 2014.

[3] Shana Marshall, The Egyptian armed forces and the remaking of an Economic empire, Carnegie Middle East Center Publication, 15 avril 2015.

[4] Op.cit. Bachir El Khoury.

[5] https://www.sasapost.com/economics-of-the-egyptian-army/

[6] Ahmed Morsy, The military crowds out civilian business, Carnegie Middle Easter Center Publication, 24 juin 2014.

[7] https://odalage.wordpress.com/autres-publications/lindustrie-arabe-darmement-le-monde-arabe-en-ordre-disperse-les-cahiers-de-lorient-premier-trimestre-1999-n%c2%b053/

[8] Ahmed Morsy, The military crowds out civilian business, Carnegie Middle Easter Center Publication, 24 juin 2014.

[9] https://www.sasapost.com/economics-of-the-egyptian-army/

[10] Op.cit. Bachir El Khoury.

[11] https://www.theguardian.com/world/2014/may/22/abdel-fatah-al-sisi-egypt-president

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