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Coup de froid pour l’Ukraine
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Par Quentin Lenormand

 

Alors que l’hiver s’est installé en Europe, l’Ukraine nourrit, comme l’an passé, de vives inquiétudes quant aux épreuves qui l’attendent dans les mois à venir. Ses infrastructures sont en effet à nouveau visées par les attaques de drones de l’armée russe qui visent à miner le moral des Ukrainiens en leur imposant un vigoureux hiver sans chauffage. Ce refroidissement ne concerne toutefois pas que le confort des foyers ukrainiens mais également son champ d’action diplomatique et stratégique. En effet, alors que la guerre contre l’agression russe semble se figer dans la durée après l’échec de la contre-offensive ukrainienne, la solidarité rassurante de ceux qui ont soutenu l’Ukraine jusqu’à présent n’est plus acquise après le blocage par le Congrès américain d’une enveloppe de plusieurs milliards de dollars[1]. Un refroidissement qui s’inscrit dans un contexte plus large de fragilisation du front formé contre la Russie après son invasion du 24 février 2022.

 

Ce refroidissement concerne en premier lieu le premier cercle d’alliance de l’Ukraine : l’Europe orientale et centrale, avec qui celle-ci partage pourtant de vives préoccupations concernant la prétention de la Russie à reconstituer sa sphère d’influence dans l’espace post-soviétique. Le conflit, latent depuis plusieurs mois, a finalement éclaté au grand jour en septembre. Cette crise est d’autant plus inquiétante pour l’Ukraine qu’elle concerne la Pologne, soit l’un de ses principaux soutiens, en particulier en matière de livraisons d’armement. La pomme de discorde ne concerne pas les questions de défense mais des contentieux commerciaux : l’avantage compétitif des matières premières agricoles ukrainiennes (tournesol, colza, blé, etc.) qui facilitent les exportations vers l’Union Européenne.

 

Ces facilités d’exportation ont été permises par le dispositif mis en place la Commission européenne au lendemain de l’attaque russe de février 2022 afin de soutenir l’économie ukrainienne, qui profite donc de la disparition des droits de douane à l’exportation vers l’UE. Cela s’est toutefois traduit par une perte de compétitivité et de revenus pour leurs équivalents produits notamment en Pologne, mais également en Hongrie, en Slovaquie et en Roumanie. En avril 2023, ces derniers ont donc décidé de bloquer l’importation de ces produits, tout en acceptant de les laisser transiter sur leur territoire[2].

 

Cette solution temporaire a fini par montrer ses limites à l’automne 2023, lorsque les élections législatives en Pologne sont venues politiser ces questions, autour d’arguments à destination de l’électorat de droite évoquant la protection des agriculteurs polonais, et plus largement de la défense de la souveraineté nationale. C’est dans ce contexte que la Pologne, la Hongrie et la Slovaquie ont décidé de maintenir l’embargo sur les céréales ukrainiennes qui arrivait alors à son terme. L’Ukraine a riposté en portant plainte contre la Pologne, la Hongrie et la Slovaquie à l’OMC afin d’obtenir des compensations financières. Le conflit s’est ensuite aggravé avec la décision de la Pologne de cesser ses livraisons d’armes à l’Ukraine, au motif de vouloir se concentrer sur la modernisation de sa propre armée[3]. Cette décision a suscité de vives inquiétudes, alors que les stocks de munitions ukrainiens subissent des pénuries depuis plusieurs mois et que l’échec des Européens à honorer leur promesse de fournir un million d’obus aux Ukrainiens est désormais patent. Si la Pologne a ensuite tempéré la portée de sa décision, en affirmant que l’amitié entre les deux pays n’est pas remise en cause sur le fond, il est indéniable que l’Ukraine voit l’un de ses principaux alliés s’éloigner.

 

Cela est d’autant plus préoccupant pour les Ukrainiens que la remise en cause de l’alliance avec la Pologne est concomitante d’un refroidissement de ses relations avec les Etats-Unis. Depuis plusieurs mois déjà, le Président Biden rappelle au Congrès américain l’importance de soutenir l’Ukraine face à l’agression russe, et ce à chaque fois qu’une nouvelle enveloppe financière est votée à l’Ukraine (110 milliards de dollars cumulés depuis le début de la guerre[4]). Cette fois-ci, Biden ne semble pas être parvenu à enrayer la défiance des Républicains vis-à-vis du soutien de leur gouvernement à l’Ukraine  ; ces derniers ont donc rejeté la dernière enveloppe budgétaire américaine proposée à son allié, alors qu’au même moment certains sondages faisaient état de la popularité retrouvée de Donald Trump, apparemment favorable à Vladimir Poutine. Comme dans le cas de la Pologne, l’interférence provient d’enjeux de politique intérieure – en la matière de la politique migratoire américaine que les Républicains souhaitent durcir.

 

La défection des alliés ukrainiens s’inscrit dans une désaffection médiatique plus large concernant le conflit avec la Russie qui voit la pression exercée sur elle se relâcher progressivement. Dans la bataille médiatique entre les deux ennemis, l’un, l’Ukraine, cherche à mettre la Russie poutinienne hors-la-loi, ou du moins hors de la communauté internationale, alors que l’autre, la Russie, cherche à briser son isolement et à banaliser son agression militaire. En la matière, le temps semble jouer en faveur de la Russie.

 

Celle-ci profite en effet de la relégation au second plan du conflit en Ukraine dans la sphère médiatique internationale, sous l’effet long de la lassitude des opinions publiques, mais également sous l’effet de l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 qui a remis au premier plan la question islamiste sur la scène internationale. Vladimir Poutine compte profiter pleinement de cette opportunité pour normaliser son agression, comme il l’a démontré la semaine dernière à l’occasion du lancement officiel de sa campagne présidentielle. Au cours d’un discours suivi d’une conférence de presse[5], le président candidat a suggéré, sur un ton désormais modéré, à des négociations et a rappelé, cette fois-ci avec fermeté, que la souveraineté de la Russie était non-négociable. Il entend ainsi fortifier ses acquis territoriaux et, plus fondamentalement, banaliser le scandale de son agression militaire qui deviendrait ainsi un instrument normalisé des relations de la Fédération de Russie avec ses voisins proches[6].

 

Il importe toutefois de ne pas surestimer les effets délétères du retrait américain pour l’Ukraine. En effet, la guerre en Ukraine reste l’un des trois points chauds de la diplomatie américaine, avec les territoires israélo-palestiniens et Taïwan, sur lesquels les Etats-Unis gardent une vigilance prioritaire. Mais pour l’Ukraine, si cette alliance est acquise malgré les récents déboires, elle pourrait être remise en cause si un candidat républicain parvient à se hisser à la Maison Blanche en novembre 2024.


[1] https://www.lemonde.fr/international/article/2023/12/07/guerre-en-ukraine-le-congres-americain-bloque-une-aide-cruciale-pour-kiev_6204285_3210.html
[2] https://www.lemonde.fr/international/article/2023/04/19/la-pologne-et-l-ukraine-s-accordent-sur-le-transit-des-cereales_6170174_3210.html
[3] https://www.lemonde.fr/international/article/2023/09/22/l-arret-des-livraisons-d-armes-de-la-pologne-a-l-ukraine-suscite-la-stupeur-en-europe_6190478_3210.html
[4] https://www.latribune.fr/economie/international/ukraine-les-etats-unis-ont-finance-110-milliards-de-dollars-d-aides-a-kiev-depuis-2022-978252.html
[5] https://www.rfi.fr/fr/europe/20231217-pour-son-premier-discours-de-campagne-poutine-promet-une-russie-souveraine-et-autosuffisante
[6] https://www.rfi.fr/fr/europe/20231217-pour-son-premier-discours-de-campagne-poutine-promet-une-russie-souveraine-et-autosuffisante
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