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Realpolitik pour Abu Dhabi à l’heure du Covid-19
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Par Margaux Sciandra

 

D’importants efforts ont été déployés par les Emirats Arabes Unis pour apporter une aide médicale conséquente à la République islamique d’Iran, un des pays de la région les plus touchés par le Covid-19. A l’instar d’Israël envers la Palestine, une véritable coopération sanitaire assumée a été déployée en mars dernier par l’envoi de deux expéditions de fournitures médicales d’urgences et d’équipements de protection individuelle.

 

La branche d’olivier tendu par Abu Dhabi envers son voisin iranien répond à la suite logique de postures ambiguës adoptées récemment et jusqu’ici peu assumées par la classe dirigeante émirienne. En effet, les Emirat arabes unis cherchent à réadapter progressivement leur politique étrangère dans le but de mieux servir leurs impératifs de défense militaro-stratégique ainsi que leurs intérêts nationaux, indépendamment de la rhétorique classique poursuivie par ses alliés et partenaires américains et saoudiens dans la région.

 

Cette crise sanitaire, liée à la pandémie de coronavirus, semble avoir créé pour ce riche et influent état du golfe une fenêtre d’opportunité dans la mise en place de nouveaux partenariats visant à prévenir les conséquences d’une future crise économique susceptible de déstabiliser davantage une région malmenée par des conflits persistants et une situation sociale difficile.

 

Les Emirats Arabes Unis, sous l’impulsion du prince héritier Mohammed ben Zayed al Nahyane dit MBZ, l’homme fort du pays et l’un des plus puissants dirigeants du golfe, entendent assumer pleinement leurs ambitions de leadership dans la région. Depuis plusieurs années, Abu Dhabi dispose d’un outil militaire efficace permettant d’apporter un soutien à la politique américaine dans la région. De plus, cet outil sert à poursuivre les fondamentaux de sa politique extérieure qui s’articulent autour de deux objectifs : une posture défensive à l’égard de l’Iran qui s’ajoute à la lutte menée contre les Frères musulmans. Cette volonté de leadership affichée s’illustre par des offensives militaires engagées sur les théâtres yéménites et libyens. Par ailleurs, à l’échelle diplomatique, MBZ continue de torpiller les médiations onusiennes au Yémen et en Libye. De même, il poursuit une politique visant à décrédibiliser les gouvernements reconnus par la communauté internationale de ces deux pays par un soutien important apporté aux milices yéménites séparatistes du Sud et à l’armée nationale libyenne du général Haftar. En l’absence de victoire claire sur le terrain, cette implication a finalement fait défaut aux objectifs envisagés pour ces deux conflits. Elle a au contraire favorisé l’implication croissante de ses adversaires régionaux, à savoir l’Iran pour le Yémen et la Turquie pour la Libye.

 

A la tête d’un bilan mitigé, les Emirat Arabes Unis ont adopté plusieurs positions nouvelles, qui répondent à la nouvelle doctrine ratifiée en décembre 2018 autour d’un pilier de « Tolérance » basé sur la modération, la coexistence et la paix[1].

 

Aujourd’hui, la crise du Covid-19 constitue une opportunité visant à accélérer ce processus de réorientation de la politique étrangère émirienne au détriment des postures saoudiennes et américaines dans la région.

 

La coopération médicale récente avec l’Iran, constituant en elle-même un précédent diplomatique, vise à établir une collaboration économique future. Une information confirmée par les autorités iraniennes lors de déclarations récentes[2]. En effet, dans l’anticipation de la crise économique, sa politique iranienne s’articule autour d’un pragmatisme économique répondant à la fois à des besoins nationaux et régionaux. Dubaï, capitale économique de la fédération n’a pas d’intérêt à poursuivre la politique de « pression maximale » sur la puissance chiite adoptée par l’administration Trump à la sortie de l’accord du nucléaire iranien.

 

Ce pragmatisme se poursuit à l’échelle diplomatique par des déclarations officielles et au travers d’opérations humanitaires mobilisées officiellement pour répondre à la crise sanitaire[3]. En Syrie, à l’initiative de MBZ, un soutien financier aurait été apporté à Bachar al-Assad à hauteur de plusieurs milliards de dollars[4]. Ce soutien financier aurait pour véritable objectif d’appuyer les offensives menées par le régime syrien près d’Idlib de façon à déstabiliser l’armée turque. Cette posture se manifeste également au travers du soutien à la campagne de réhabilitation du président syrien menée auprès de la Ligue arabe et de la communauté internationale. Partageant les positions russes et iraniennes sur la légitimité politique du président Assad, les Emirats Arabes Unis cherchent à établir un terrain d’entente avec la Russie afin de poursuivre l’éradication des groupes islamistes tel que Hayat Tahrir al Sham[5].

 

Par ailleurs en Libye, sans l’inquiétude d’une intervention diplomatique extérieure, l’engagement sans faille de MBZ auprès du maréchal Haftar se poursuit, notamment par une aide financière et militaire. Pour Abu Dhabi, les forces de l’armée nationale libyenne constituent le dernier rempart contre l’influence des Frères musulmans. Ce soutien supplémentaire s’articule autour de l’envoi d’officiers d’encadrement, de combattants étrangers et de drones. Cette aide permet aujourd’hui de contrebalancer le soutien de la Turquie aux forces de Fayez el-Sarraj.

 

D’autre part, Abu Dhabi entame un rééquilibrage progressif de ses positions dans le domaine économique vers l’est au détriment des Occidentaux. La Chine espère ainsi profiter de la crise pour étendre sa sphère d’influence économique via des investissements colossaux auprès des Etats du Golfe[6]. Un partenariat est prévu dans le secteur de l’économie maritime via le dispositif Belt and Road Initiative (BRI) afin de consolider les relations avec les Emirats Arabes Unis. Une posture alternative tournée vers la Chine se trouve donc envisagée par l’élite dirigeante d’Abu Dhabi, prenant conscience d’un recul occidental en matière économique à l’échelle régionale et mondiale.

 

Par des leviers d’actions humanitaires et économiques, cette initiative de rééquilibrage de la politique étrangère des Emirats Arabes Unis, en pleine crise du Covid-19, sert à appuyer les nouvelles ambitions de MBZ au Moyen-Orient, au plus grand bénéfice de ses entreprises et intérêts économiques nationaux. En plus du retrait récent du Yémen, de l’adoption d’une stratégie d’apaisement et de réorientation assumée vers l’est, tout en poursuivant la lutte contre le terrorisme et le soutien d’un programme de stabilisation régionale, Abu Dhabi semble prendre progressivement conscience de la nécessité de trouver des garanties à monde post-américain.

 

 

 

 

[1] https://wam.ae/fr/details/1395302807868

[2] https://www.middleeasteye.net/opinion/abu-dhabi-trapped-nightmare-its-own-making

[3] https://syriadirect.org/news/humanitarian-responses-to-the-coronavirus-may-bring-the-uae-and-syria-publicly-closer/

[4] https://www.middleeasteye.net/fr/en-bref/exclusif-mohammed-ben-zayed-tente-de-pousser-assad-rompre-le-cessez-le-feu-idleb

[5] https://responsiblestatecraft.org/2020/04/16/uae-boosts-assad/

[6] https://gulfstateanalytics.com/the-gulfs-balance-between-the-us-and-china/

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