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La Suède et la Finlande face aux menaces hybrides russes : les armes de la neutralité nordique.
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La Suède et la Finlande face aux menaces hybrides russes : les armes de la neutralité nordique.

Par Gustav Abolgassemi

 

 

L’actualité finlandaise est marquée depuis maintenant trois mois par une affaire, qui sous des airs de fait divers, recoupe des problématiques géostratégiques et des enjeux de sécurité bien plus vastes pour les pays du nord, en particulier pour la Suède et la Finlande. Membres de l’Union Européenne et de sa politique de sécurité et de défense commune, mais historiquement non-alignés avec l’Otan, dont ils ne font pas partie, ces États sont confrontés au voisinage de plus en plus actif de la Russie en mer Baltique[1] : la présence militaire renforcée et les manœuvres d’intimidation des forces armées russes dans la région s’amplifient et contraignent les États neutres du nord de l’Europe à de nouvelles stratégies.

 

Le feuilleton médiatique qui occupe la presse de ces pays nordiques se recentre autour d’un homme d’affaire originaire de Russie aux multiples nationalités, Pavel Melnikov, et de son entreprise immobilière, appelée Airiston Helmi. Possédant des mystérieuses propriétés dans l’archipel de Turku, carrefour maritime stratégique entre la Finlande et la Suède, cet individu a rapidement éveillé les soupçons de la presse et des commentateurs sur les potentielles menaces hybrides russes que son entreprise aurait pu dissimuler. Si, selon la justice finlandaise, ce cas spécifique relève toujours pour le moment du crime organisé, sa réception médiatique et politique illustre parfaitement les enjeux pour la Finlande et la Suède de la « nouvelle normalité » des tensions russo-scandinaves en mer Baltique[2].

 

L’affaire Airiston Helmi : les soupçons d’une présence militaire russe en Finlande.

 

Le samedi 22 septembre dernier, une spectaculaire opération conjointe de la police, de l’armée et des douanes finlandaises, mobilisant près de 400 personnels, parmi lesquels des forces spéciales et des gardes-côtes, a eu lieu dans l’archipel svécophone de Turku, à mi-chemin entre Helsinki et Stockholm. 17 terrains et propriétés d’une société immobilière à vocation touristique, dénommée Airiston Helmi, ont été perquisitionnés et entièrement fouillés. Deux personnes ont été arrêtées et sept interrogées par les forces de l’ordre dans le cadre d’une enquête pour soupçon de blanchiment d’argent et d’évasion fiscale : selon le bureau national d’enquête (KRP/CKP), trois millions d’euros en liquide, des coupures de diverses devises ainsi que des documents en langue étrangère (la langue en question n’étant pas précisée) ont été retrouvés dans une des propriétés. Toujours selon les informations de la police, de 100 à 200 térabits de documents informatiques ont également été recueillis pendant les fouilles[3].

 

Un nom associé à la société Airiston Helmi est très vite apparu dans la presse: celui de Pavel Melnikov, son propriétaire, citoyen russe de 64 ans, originaire de Saint-Pétersbourg et installé en Finlande. Selon les informations de plusieurs médias, recueillies en partie par les investigations d’internautes via Twitter[4], cet individu posséderait plusieurs autres nationalités de micro-États caribéens et des comptes bancaires dans de nombreux paradis fiscaux[5]. Depuis 2007, Melnikov, par le biais de son entreprise immobilière, a acheté en toute légalité une dizaine d’îles et construit de nombreuses propriétés dans l’archipel de Turku, entre l’île de Björkö et la petite ville de Pargas[6]. Si ces transactions demeuraient tout à fait légales, plusieurs éléments ont toutefois éveillé l’attention des commentateurs et des médias.

 

 

La localisation des principales propriétés d’Airiston Helmi dans l’archipel de Turku. Source : Google Maps.

 

 

Tout d’abord le bilan financier de la société, qui n’a déclaré aucun bénéfice et cumule 10 millions d’euros de dette, semble particulièrement étonnant pour une entreprise immobilière touristique. Ensuite, l’aménagement que la société a fait de ses propriétés a intrigué la presse, qui s’est interrogée sur la possibilité que l’affaire aille au-delà de la simple hypothèse du blanchiment d’argent. En effet, sur les différentes îles, plusieurs pontons et débarcadères ont été aménagés de façon à pouvoir accueillir facilement et rapidement des embarcations. Un héliport ainsi qu’un hangar pour accueillir des hélicoptères ont été construits. Outre le grand nombre de caméras de surveillance et le cloisonnement total dans lequel étaient placés ces bâtiments aux allures de baraquement militaire, le journal Iltalehti rapporte qu’un véritable « centre de communication » avait été installé dans un des sous-sols, avec des équipements technologiques de pointe[7]. D’autres médias rapportent également la présence de nombreuses antennes paraboliques qui avaient éveillé la curiosité des voisins[8]. Enfin, l’entreprise, qui avait racheté des navires de la marine finlandaise retirés du service et les utilisait en l’état, possédait des propriétés à quelques mètres de deux zones militaires protégées de la Défense finlandaise à la pointe ouest de l’archipel, près de l’île de Högö et de celle de Gyltö[9].

 

 

 

Sur l’île d’Ybbernäs, une des propriétés de l’entreprise Airiston Helmi (Source : Google Maps)

 

 

Sur le plan judiciaire, les investigations préliminaires de la justice finlandaise ont révélé avec certitude le lien de la société avec la criminalité organisée, mais n’ont jusqu’ici pas conduit à identifier officiellement des atteintes à la sécurité nationale du pays[10]. Cependant, ces différents éléments ont amené plusieurs personnalités du monde politique finlandais à s’exprimer publiquement afin de souligner les possibilités que ces installations pourraient offrir à une puissance étrangère en cas de guerre hybride, dénonçant le rôle agressif de la Russie dans la région. Dans une interview[11], l’ancien député Mikko Kärnä (Parti du centre) souligne par exemple que cette affaire est un exemple de la capacité et de la volonté du voisin russe à influencer la situation en Finlande si nécessaire. À ses yeux les pontons installés dans les îles de l’archipel avaient clairement une vocation militaire, et auraient pu accueillir, si la situation venait à l’exiger, les sous-marins russes patrouillant en Baltique, tandis que les équipements paraboliques et technologiques retrouvés témoigneraient de la présence d’une base radar avancée dans la région. De même, les capacités d’accueil des différentes propriétés permettraient selon lui de baser des forces spéciales dans la région.

 

Le président de la République de Finlande, Sauli Niinistö, s’est lui-même exprimé quelques jours après l’opération de police, se disant préoccupé par les failles juridiques qui permettent l’achat par des citoyens russes de terrains situés dans des zones sensibles du pays. Il a cependant ajouté que cette opération de police n’aurait aucune conséquence sur les relations diplomatiques entre la Finlande et la Russie[12]. Face à ces soupçons dont la presse s’est faite le relais, le Premier ministre russe, Dimitri Medvedev en déplacement à Helsinki a réagi le mercredi 26 septembre, éludant complètement les accusations d’emploi militaire masqué et dénonçant « la paranoïa d’une telle théorie » : « La Finlande est indépendante depuis longtemps, enquêtez sur les sujets que vous voulez ».

 

Les médias suédois ont également donné un large écho à l’affaire, interrogeant d’emblée les parallélismes entre la situation finlandaise et celle du royaume. Ainsi, l’un des grands quotidiens nationaux, Dagens Nyheter, en mettant en scène de façon fictive le même genre de situation à Vaxholm, à quelques kilomètres de la capitale, dans l’archipel de Stockholm, a fortement médiatisé la question de l’ingérence immobilière russe dans des zones stratégiques[13] et souligné l’inadéquation de la législation actuelle face à ces enjeux. Jan Leijonhielm, directeur des études russes au sein de l’Agence suédoise de recherche pour la défense (FOI), s’est par la suite exprimé en faveur d’un renforcement législatif pour contrer l’achat par des ressortissants russes de biens et terrains immobiliers situés à proximité d’objectifs militaires potentiels, tels les ports, les ponts ou les aéroports [14] : la loi suédoise n’offre en effet aucune solution face à ce type d’activité, bien que les services de sécurité suédois (Säpo) aient clairement identifié une hausse des achats par le renseignement russe de terrains stratégiques, analogue au phénomène observé en Finlande[15]. Selon Mark Galeotti, spécialiste de la défense russe et chercheur à l’Institut de relations internationales de Prague, cette attitude particulièrement agressive de la Russie à l’égard de la Suède et de la Finlande s’explique notamment par le non-alignement otanien des deux États : selon son analyse rapportée par la presse suédoise[16], la Russie considère encore ces pays comme des régions vulnérables qui ne sont pas strictement sanctuarisées et inviolables, où de grandes opérations militaires pourraient avoir lieu en cas de conflit régional.

 

Les archipels finlandais, une zone stratégique au cœur de la Baltique.

 

Carte de la mer Baltique. Source : Wikimedia Commons.

 

Si cette affaire prend une telle place dans les médias finlandais et suédois, c’est avant tout car elle concerne une zone stratégique pour les deux pays nordiques non-membres de l’Otan. Les terrains d’Airiston Helmi se situent en effet dans l’archipel de Turku (également appelé archipel finlandais) à proximité des îles d’Åland, à l’entrée du golfe de Botnie. Souvent mis en parallèle avec l’île de Gotland, cet archipel du centre de la mer Baltique, à mi-chemin entre la Finlande et la Suède, occupe une position nodale : province de Finlande jouissant d’un statut d’autonomie spécifique, ce territoire est démilitarisé depuis le milieu du XIXe siècle, mais est l’une des zones qui, en cas de conflit impliquant l’Otan et la Russie dans les pays baltes ou la mer Baltique, pourrait être rapidement menacée. Son occupation permettrait en effet de jouir d’une base de projection avancée au cœur de la région et d’assurer des mesures de déni d’accès sur l’ensemble de la mer Baltique. Un exercice militaire des forces armées russes avait ainsi, en mars 2015, simulé la prise de contrôle du nord de la Norvège, de l’île de Gotland et de l’archipel d’Åland, alarmant la Suède et la Finlande sur les vulnérabilités de ces îles[17]. Si la Suède a fait au printemps 2015 le choix de remilitariser la très stratégique île de Gotland (effective depuis septembre 2016, avec les 300 soldats du 18. stridsgruppen, le Groupement Tactique 18), les débats politiques finlandais sur le réarmement des îles d’Åland n’ont abouti à aucune mesure, faute de compromis politique et en raison de l’attachement à la neutralité[18].

 

Outre la proximité de l’archipel d’Åland, les médias finlandais ont noté que les terrains de la société Airiston Helmi étaient situés près des deux grands câbles de télécommunications reliant la Suède et la Finlande : le câble BCS North, propriété de l’opérateur suédo-finlandais Telia, passe par l’archipel de Turku, de même que le câble SFS-4, qui relie Norrtälje, en Suède, à Turku. L’accès direct que les propriétés de Melnikov offraient à ces câbles aurait pu être un atout majeur en cas d’affrontement militaire en mer Baltique, permettant d’isoler en partie la Finlande. Ari Pesonen, spécialiste des questions de défense dans les pays du Nord, écrivait ainsi en octobre 2015 que « les informations sur les opérations russes en Finlande et en particulier dans l’archipel de Turku suscitent un certain nombre d’inquiétudes sur le fait que dans une situation de crise ou de guerre, la Russie pourrait chercher à couper les communications vitales de la Finlande »[19].

 

Enfin, cette région revêt une importance particulière pour le transport maritime de la région baltique et, de fait, pour l’indépendance économique de la Finlande : la très grande majorité des échanges commerciaux finlandais transitent par la mer (90 % des exportations et 80 % des importations[20]), en particulier par le port de Turku (l’un des principaux ports du pays, avec un flux de 2,5 millions de tonnes fret échangé et un flux de passagers de près de 4 millions de voyageurs par an[21]). La route maritime qui relie la Finlande au reste de la région transite ainsi par l’archipel finlandais, entre les propriétés de l’entreprise Airiston Helmi, qui encadrent le canal de circulation principal. Comme le souligne Elisabeth Braw du Center for European Policy Analysis (CEPA)[22], l’affaire Airiston Helmi a permis de mettre en exergue la vulnérabilité des infrastructures portuaires finlandaises face à une ingérence étrangère potentielle : la dépendance de la Finlande à l’égard de ses routes maritimes fait de l’accès à ces corridors commerciaux et aux ports qu’ils desservent un enjeu de sécurité majeur.

 

Le jeu d’équilibriste du non-alignement otanien de la Suède et de la Finlande : les nouvelles stratégies nordiques face à la Russie.

 

Dans ce contexte particulier, l’exercice de l’Otan Trident Juncture 2018 qui se déroulait en Norvège du 25 octobre au 7 novembre et mobilisait près de 50 000 soldats a vu des troupes finlandaises (600 personnels militaires) et suédoises (2 200 personnels militaires) se joindre aux grandes manœuvres amphibies et terrestres des Alliés, actant de nouveau le rapprochement entre ces États et l’Alliance Atlantique. En effet, si officiellement la Suède et la Finlande sont militairement non-alignés avec l’Otan et affichent leur neutralité sur la scène internationale, elles s’en sont progressivement rapprochées depuis l’annexion de la Crimée en 2014, notamment par le renforcement de leur coopération et la participation à des manœuvres communes. Depuis 2008 pour la Finlande, et 2013 pour la Suède, elles participent ainsi à la Force de réaction de l’Otan (NRF), en tant que pays partenaires.

 

La neutralité historique de ces pays se confronte de plus en plus à un environnement stratégique dégradé[23], dans lequel la coopération avec l’Alliance atlantique devient effectivement un outil de la sécurité de leur territoire. Cette formule à 29+2 (Otan + Suède et Finlande) laisse cependant apparaître un paradoxe : si la proximité entre l’Alliance atlantique et ces deux pays semble plus évidente que jamais, la Suède comme la Finlande maintiennent sur la scène diplomatique leur non-alignement militaire, alors que leur population demeure plutôt réticente à une adhésion à l’Otan dans la plupart des sondages récents[24]. Les mouvements favorables à la fin de cette politique de non alignement se heurtent à des oppositions très fortes : l’attachement à la neutralité, lié à la perception du pays comme puissance morale, est aux fondements de la ligne diplomatique suédoise, notamment à propos de l’humanitaire et de l’aide au développement ; en Finlande, les enjeux sont plus pragmatiques et tiennent avant tout aux risques qu’une adhésion à l’Otan ferait courir au pays en terme d’échanges économiques et de tensions militaires accrues.

 

L’ambiguïté de ce positionnement régional, non-aligné mais associé à une neutralité que le contexte remet en question, aboutit à des stratégies de dissuasion à l’égard du voisin russe, identifié explicitement ou non par les différents rapports de sécurité comme la principale menace dans la région. Naturellement, ces stratégies ne sont pas strictement similaires en Suède et en Finlande ; on peut toutefois observer dans les deux cas certaines grandes dynamiques.

 

Le principal outil pour conserver la sécurité et l’inviolabilité de leur territoire national réside dans la recherche de coopérations bilatérales et multilatérales[25]. Face à l’accroissement des menaces hybrides russes telle que l’affaire Airiston Helmi le suggère et en réaction à la dégradation de la situation régionale, la Suède et la Finlande recherchent dans la coopération multilatérale et bilatérale des outils pour assurer leur sécurité. Outre les rapprochements avec l’Otan, la Suède et la Finlande ont toutes deux renforcé récemment leurs accords bilatéraux avec les États-Unis : en juin 2016, la Suède a décidé d’accentuer sa coopération avec l’allié américain et a signé une déclaration d’intention dans ce sens[26] ; de même en octobre 2016, les ministres de la Défense finlandais et américains ont signé un accord d’intention pour accroître les partenariats existants[27]. La dynamique de désengagement régional poussé par l’administration Trump fragilise cependant de plus en plus ce paysage stratégique et contraint les deux pays à chercher d’autres voies de collaboration. Ils participent ainsi notamment à la Coopération de Défense Nordique (Nordefco) qui regroupe depuis 2009 les cinq pays nordiques (Islande, Norvège, Danemark, Suède et Finlande) et a pour objectif de renforcer les capacités de défense des États concernés. Par ailleurs, en juin 2017, les ministres de la Défense finlandais et suédois ont confirmé leur adhésion à la force expéditionnaire commune (Joint Expeditionary Force, JEF) dirigée par le Royaume-Uni. De même, plus récemment, l’adhésion de la Finlande, le 30 août 2018, à l’Initiative Européenne d’Intervention (IEI) lancée par la France, s’inscrit dans cette logique de consolidation des coopérations. La question de l’investissement dans la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) de l’UE demeure cependant un point qui différencie les deux pays : si, depuis son entrée dans l’Union en 1995, la Finlande[28] a été très encline à développer et renforcer la coopération en matière de défense, la Suède[29] a parfois montré certaines réticences, notamment sur le volet industriel et la défense commune.

 

L’affaire Airiston Helmi permet également d’identifier le rôle croissant qu’occupent les médias et l’opinion publique dans la perception et la gestion des cas d’ingérences étrangères, suspectées ou avérées, sur le territoire suédois et finlandais : la publicité faite de l’opération policière contre les propriétés de Melnikov, et le suivi très médiatisé des événements qui se transforme désormais en feuilleton judiciaire, devient, à dessein ou non, un élément à part entière de la politique étrangère. Car tout en maintenant sa neutralité à l’égard des enjeux régionaux et une forme de discrétion sur les activités du voisin oriental, la Finlande a montré en effet qu’elle gardait une main ferme sur les agissements d’une puissance étrangère sur son territoire, quand bien même ceux-ci ne concerneraient que le blanchiment d’argent et l’évasion fiscale. Mobiliser des moyens militaires et policiers importants pour une affaire de crime organisée, entamer des poursuites judiciaires et une vaste enquête contre les suspects, dont les noms ont été dévoilés, permet de mettre en scène un « name and shame » médiatique des agissements suspectés de la Russie, sans que le Gouvernement n’ait officiellement commenté les événements autrement que comme une affaire de crime organisé. Le suivi parfois très dramatisé de l’affaire, couverte par les tabloïds du pays, tout en traduisant une forme de fébrilité et d’inquiétude par rapport aux enjeux soulevés, a permis de montrer que les médias, les spécialistes et l’opinion publique avaient pris conscience de ces enjeux de sécurité déjà connus, mais qui n’avait jusque-là entraîné aucune conséquence publique. En 2016, un rapport du Comité national de sécurité (Turvallisuuskomitea/Säkerhetskommittén) avait en effet dressé une liste d’activités qui pourraient être liées à d’éventuelles menaces hybrides en Finlande, parmi lesquelles figurait l’achat de propriétés situées en zone sensible par des citoyens russes, démarche attestée par les autorités depuis le début des années 2000[30]. Ce rapport, rendu public, avait ainsi déjà souligné les risques potentiels, sans entraîner de publicité particulière.

 

De même, en Suède, les médias occupent une place grandissante dans l’identification et la publication d’actes suspectés d’être en lien avec des activités russes, sans que jamais aucune déclaration officielle ne vienne affirmer ou infirmer les allégations avancées. Le 18 novembre un reportage du quotidien Dagens Nyheter[31] publiait par exemple une enquête sur les soupçons d’une infiltration par un agent du renseignement russe d’une formation de journalisme d’investigation soutenue par Sida, l’agence internationale suédoise pour la coopération et le développement.

 

Cette dynamique, qui fait participer la sphère médiatique et l’opinion publique suédoises et finlandaises aux enjeux de la guerre hybride, est d’autant plus intéressante qu’elle intervient à une période où un certain nombre de pays européens membres de l’Otan adoptent une politique étonnamment transparente et particulièrement tranchée à l’égard des agissements des services russes en Europe[32] : le Monde souligne ainsi dans un article du 19 novembre 2018[33] que par l’accès à de simples sources ouvertes, les médias européens sont parvenus à identifier plusieurs dizaines d’agents des services russes. Si en Suède et en Finlande, les autorités ne s’expriment que très rarement sur les affaires liées à la Russie, contrairement à la situation actuelle au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas, les médias nordiques semblent, eux, s’impliquer pleinement dans le sujet.

 

Pour conclure, cette affaire policière qui se noue au cœur de la Baltique interpelle à plus d’un titre : tout d’abord, la réception politique des événements en Finlande et en Suède a permis de mettre en lumière les failles de la législation des deux pays face aux achats immobiliers par des ressortissants étrangers dans des zones sensibles, ainsi que la vulnérabilité d’une région particulièrement critique, notamment concernant ses infrastructures portuaires. Ensuite, bien que les réactions médiatiques attestent occasionnellement d’une forme d’exagération de la menace russe dans les territoires finlandais et suédois, frisant même à certains égards « l’épouvantail stratégique »[34], les questions de défense se retrouvent au cœur de l’actualité politique de pays qui avaient mis de côté la thématique depuis les années 2000. Enfin, cette affaire s’inscrit par son traitement médiatique dans un mouvement plus global où par internet et les réseaux sociaux, l’opinion publique semble avoir une importance croissante dans les enjeux de sécurité, et ce en particulier dans les pays neutres de l’Europe du Nord.

 

 

 

 

Sources:

[1]Parmi la grande variété de travaux sur le sujet, voir notamment de Pedro, N., et al., « Facing Russia’s Strategic Challenge: Security Developments from the Baltic to the Black Sea », European Parliament, 17 November 2017, http://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/STUD/2017/603853/EXPO_STU(2017)603853_EN.pdf ; et Escach, N., (2016), « Partage de la mer et nouveaux conflits géopolitiques en Baltique », Hérodote, n°163, pp. 175-191.

[2]Kunz, B. « L’Europe du Nord face au défi stratégique russe : quelles réponses politiques et militaires ? », Russie NEI Visions, IFRI, octobre 2018; p. 6-7. Lien internet : https://www.ifri.org/fr/publications/notes-de-lifri/russieneivisions/leurope-nord-face-defi-strategique-russe-reponses.

[3]https://yle.fi/uutiset/osasto/news/no_national_security_risk_detected_in_preliminary_assessment_of_airiston_helmi_case_sources_say/10430634.

[4]Notamment le compte twitter @lennutrajektoor (https://twitter.com/lennutrajektoor).

[5]https://www.nytimes.com/2018/10/31/world/europe/sakkiluoto-finland-russian-military.html.

[6]https://corporalfrisk.com/tag/airiston-helmi/.

[7]https://www.iltalehti.fi/kotimaa/a/68da92ca-eb3a-4cfc-937e-12012b910bfb.

[8]https://svenska.yle.fi/artikel/2018/10/04/massor-med-parabolantenner-pa-pargasvilla-ar-det-en-spionagecentral-i-skargarden.

[9]https://puolustusvoimat.fi/sv/kartor-over-skyddsomraden.

[10]https://www.poliisi.fi/centralkriminalpolisen/meddelande/1/0/ckp_har_forhort_sju_personer_och_gripit_tva_stycken_i_samband_med_undersokning_gallande_ekonomisk_brottslighet_74405.

[11]https://www.is.fi/kotimaa/art-2000005838720.html.

[12]https://www.iltalehti.fi/kotimaa/a/dd512acf-ff76-4d66-9852-568af627650f.

[13]https://www.dn.se/ledare/kolumner/peter-wolodarski-lordagen-da-polis-och-militar-stormar-vaxholm/.

[14]https://www.dn.se/debatt/sverige-behover-lagstiftning-mot-ryska-kop-av-kansliga-fastigheter/.

[15]Voir les rapport 2017 (http://www.sakerhetspolisen.se/publikationer/om-sakerhetspolisen/sakerhetspolisen-2017.html) ainsi qu’une courte déclaration sur les activités russes en Suède. (http://www.sakerhetspolisen.se/ovrigt/pressrum/aktuellt/aktuellt/2018-02-22-sakerhetsskyddet-i-fokus.html).

[16]https://www.hbl.fi/artikel/de-nordiska-landerna-ar-mer-utsatta-for-infiltrering-2/.

[17]https://www.cepa.org/the-coming-storm.

[18]https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/analyses/2016-10-26/gotland-and-aland-baltic-chessboard-swedish-and-finnish-concerns.

[19]http://aripesonen1.puheenvuoro.uusisuomi.fi/205516-tietoliikenneyhteyksien-katkaiseminen-olisi-venajalle-tehokasta-sodankayntia cité dans un article d’Ilta-Sanomat du 28 septembre, https://www.is.fi/kotimaa/art-2000005844218.html?ref=rss.

[20]Maritime Transport Strategy for Finland, 2014-2022, Ministry of Transport and Communications, 2014, p. 5. Lien : http://julkaisut.valtioneuvosto.fi/bitstream/handle/10024/77872/Julkaisuja_24-2014.pdf.

[21]https://www.portofturku.fi

[22]https://foreignpolicy.com/2018/11/05/theres-no-plan-b-for-port-security/

[23]Le think-tank suédois « Frivärld » en collaboration MacCain Institute rassemble par exemple dans une infographie en ligne l’ensemble des « actions attribuées à la Russie qui ont eu lieu dans la région Nord-Baltique de octobre 2016 à novembre 2018 ». https://frivarld.se/russian-activity-tracker-nordic-baltic-region/

[24]En Suède, dans le dernier sondage de janvier 2018, 43% de la population souhaitait une adhésion à l’Otan, 37 s’y opposait (une baisse de 5 points par rapport à l’année précédente), tandis que 20 % des Suédois demeuraient indécis. https://www.aftonbladet.se/nyheter/samhalle/a/1k7jml/stodet-for-svenskt-medlemskap-i-nato-okar

En Finlande, un sondage d’août 2018, donnait 35 % des Finlandais prêt à soutenir une adhésion à l’Otan, tandis que près de la moitié s’y opposerait.

https://yle.fi/uutiset/osasto/news/poll_one-third_would_back_finlands_nato_membership_on_presidents_say-so/10349952.

[25] Voir chapitre sur « La Sécurité à travers la coopération internationale », p. 19, dans Kunz, B. « L’Europe du Nord face au défi stratégique russe : quelles réponses politiques et militaires ? », Russie NEI Visions, IFRI, octobre 2018. Lien internet : https://www.ifri.org/fr/publications/notes-de-lifri/russieneivisions/leurope-nord-face-defi-strategique-russe-reponses.

[26] « Statement of Intent between the Secretary of Defense of the United States of America and the Minister of Defense of Sweden » 8 juin 2016, www.regeringen.se.

[27] « Statement of Intent between the Department of Defense of the United States of America and the Ministry of Defense of the Republic of Finland », 7 octobre 2016, www.defmin.fi.

[28]Voir la page du ministère de la Défense finlandais sur la question : https://www.defmin.fi/en/tasks_and_activities/defence_policy/cooperation_with_the_european_union.

[29]Wieslander, A., « Sweden and the CSDP: keen on security and reluctant on defence », 2018.

https://www.europeanleadershipnetwork.org/commentary/sweden-and-the-csdp-keen-on-security-and-reluctant-on-defence/

[30]https://yle.fi/uutiset/3-8664889.

[31]https://www.dn.se/nyheter/dn-granskar-rysk-sakerhetstjanst-misstanks-ha-infiltrerat-gravjournalistprojekt-i-sverige/.

[32]Voir par exemple l’attitude des Pays-Bas à propos d’une opération russe contre l’OIAC : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/10/04/les-pays-bas-revelent-une-operation-d-espionnage-russe-sur-leur-territoire_5364712_4408996.html.

[33]https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/11/19/des-dizaines-d-agents-du-renseignement-militaire-russe-demasques_5385361_3214.html.

[34]Par exemple, le 25 octobre, le quotidien suédois Dagens Nyheter a publié un article et plusieurs vidéos montrant une embarcation aux allures de sous-marin dans l’archipel de Stockholm, que certains médias se sont empressés d’analyser comme un possible bâtiment russe ; début novembre, le chef d’état-major des Armées suédoises a formellement démenti qu’il s’agissait d’un sous-marin étranger, ajoutant début mi-décembre que c’était un voilier. Pour le blog spécialisé Cornucopia, il s’agit cependant d’un navire submersible privé SEAL Carrier de l’entreprise suédoise Defense Consulting Europe.

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