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Programme balistique iranien : le tour de force de la République islamique
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Par Constance Parpex

 

 

Le programme balistique iranien est une partie essentielle de la stratégie dissuasive de la puissance militaire iranienne. À la fois dense et diversifié, il est le plus important du Moyen-Orient. De plus en plus autosuffisante et indépendante de l’étranger, la République islamique semble être parvenue à trouver la place stratégique qu’elle estime lui revenir.

 

Les capacités technologiques iraniennes ont connu un développement exponentiel au cours des dernières années. Le programme balistique de Téhéran est considéré par certains acteurs internationaux comme une véritable menace à la sécurité internationale. En 2002, la rédaction d’un code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques témoigne du risque que représente un tel programme d’armement.

 

Avant-propos : définition d’un missile balistique

 

Un missile est qualifié de balistique quand il franchit la distance à parcourir du seul fait de sa vitesse de propulsion initiale et de la gravitation terrestre. Une partie de son trajet se déroule en inertie hors de l’atmosphère. Conçus pour atteindre des objectifs distants de plusieurs centaines de kilomètres, ces missiles stratégiques se départagent selon l’ampleur de leur trajectoire : portée courte (SRBM), moyenne (MRBM), intermédiaire (IRBM) ou longue (ICBM). Leur trajectoire peut se diviser en trois principales étapes.[1]

 

Dans la phase de « propulsion », le missile est projeté par la combustion d’un propergol solide ou liquide, réaction chimique d’oxydoréduction libérant un gaz sous haute pression et engendrant la propulsion du missile,[2] soit depuis un véhicule ou un silo enterré, il s’agit d’un missile dit « sol-sol », soit depuis un sous-marin, il s’agit alors d’un missile « mer-sol ».

 

Lorsque le missile parvient à son altitude maximale, la seconde phase dite « balistique » commence : son mouvement est soumis à la pesanteur. Dès que le missile se trouve au niveau de lancement idoine pour atteindre la cible, l’arme descend dans l’atmosphère.[3] Elle se compose d’une charge destructrice appelée ogive, de nature explosive – conventionnelle ou nucléaire –, chimique ou biologique. Il arrive que des missiles, alors qualifiés de « semi-balistiques », disposent d’une aide à la pénétration (ALAP) améliorant leur capacité à éviter les défenses adverses.

 

Le tournant de la guerre Iran-Irak dans l’adoption d’une stratégie militaire défensive

 

Sous le règne de Mohammad Reza Shah (1941-1979), l’Iran commence à acquérir une armée de l’air concurrentielle avec le soutien des États-Unis. Plus de 8 milliards de dollars d’armes américaines auraient été livrés au régime entre 1970 et 1979. Gerry E. Studds, membre du Congrès du Massachusetts, désignait ce développement de l’arsenal iranien comme la « plus rapide accumulation de puissance militaire en temps de paix de toute l’histoire du monde ». Les transferts d’armes vers l’Iran se composent essentiellement d’avions de chasses, de bombardiers, d’hélicoptères et de missiles antichar.[4] Avec l’arrivée de l’ayatollah Khomeini au pouvoir, les relations entre la République islamique et l’Occident s’altèrent. En 1983, les États-Unis mettent en place un embargo international sur les armes contre l’Iran, dissuadant les puissances occidentales de commercer avec le pays.

 

La guerre Iran-Irak (1980-1988) constitue la pierre angulaire du changement stratégique iranien. Dès 1984, le conflit prend la forme d’une « guerre des villes » où missiles et raids aériens multiplient les attaques contre les centres urbains, entrainant d’importants dommages humains et matériels. Téhéran souffre de son stock limité de missiles. Le ministre iranien des Affaires étrangères rappelle l’essoufflement de l’attirail de guerre iranien à la fin de la guerre : « Nous sommes allés, ajoute-t-il, d’un pays à l’autre, mendiant, mendiant, j’insiste, mendiant un seul missile Scud pour défendre notre peuple ».

 

À la fin des années 80, posséder un attirail balistique apparait alors être l’unique moyen d’assurer la protection de son territoire dans cette nouvelle forme de guerre. L’opération « Osirak » du 7 juin 1981, au cours de laquelle Israël détruit par un raid aérien une centrale nucléaire irakienne, a sans doute joué un rôle décisif dans le choix de l’Iran de revoir son matériel de guerre : n’étant pas parvenu à obtenir l’arrêt du programme irakien auprès de l’ordre international, Israël bombarde leurs centres de travaux sans que l’Irak ait les moyens d’y répondre. Face à cette guerre moderne, il apparait nécessaire pour Téhéran de revoir en profondeur son matériel de guerre afin de devenir auto-suffisant d’une part, et dissuasif vis-à-vis de ses ennemis régionaux – notamment Israël – d’autre part.

 

Le rôle essentiel des acteurs externes dans le développement de la balistique iranienne

 

Un programme balistique nécessite une main d’œuvre hautement qualifiée et un vaste budget. À la sortie de la guerre Iran-Irak, le pays était dans l’impossibilité financière et technique de maintenir son programme balistique, d’autant plus que Téhéran ne pouvait plus bénéficier du savoir et des armes des alliés de Washington. L’Iran a alors trouvé de nouveaux marchands avec la Chine, la Corée du Nord et la Russie. La technologie iranienne en matière de missiles s’est en grande partie développée à partir de modèles importés ; il est difficile de trancher si ce transfert de connaissances relève de la volonté des Etats fournisseurs ou d’un réseau illicite non gouvernemental.

 

La Corée du Nord devint l’un des principaux fournisseurs d’armes de Téhéran. Le savoir technologique nord-coréen s’est construit à partir de celui de l’ex-URSS. Dès le milieu de la guerre Iran-Irak, de nombreux missiles balistiques de type Scud-B et Scud-C ou encore CSS-8 ont été transférés respectivement par la Corée du Nord et par la Chine à l’Iran. Rebaptisés Fateh-110 ou Shahab-2, ces missiles balistiques type SRBM ont longtemps constitué le socle de l’arsenal balistique iranien. À partir de ces modèles, Téhéran a développé le missile sol-sol Shahab-3 type MRBM à combustible liquide pouvant être propulsé depuis un véhicule mobile ou un silo enterré. En 2009, le nombre de lanceurs mobiles était estimé par le National Air and Space Intelligence Center à moins d’une centaine.[5]

 

En revanche, c’est surtout à partir du missile balistique nord-coréen Nodong-1 que la République islamique a pu montrer la technicité de son savoir scientifique en la matière. Possédé depuis au moins 2004 par l’Iran,[6] ce missile balistique à moyenne portée était constitué de deux étages et disposait d’un système de propulsion à propergol liquide. Téhéran a conçu de nombreux missiles à partir de ces modèles, notamment le missile sol-sol Sajil, qui témoigne de la maitrise scientifique iranienne en la matière. Propulsé à l’aide d’un propergol solide et construit selon une structure à deux étages, le Sajil peut être lancé en quelques minutes depuis une base mobile et atteindre des cibles lointaines.[7] Théodore Postol, professeur émérite du Massachusetts Institute of Technology souligne dans son analyse qu’il est « presque certain [que] l‘Iran a reçu une aide technologique importante de l’étranger » pour réaliser ce missile à la pointe de la technologie.

 

La Russie aurait joué un rôle clé dans le développement du savoir-faire iranien en matière balistique. Les liens militaires entre les deux Etats n’étaient pas évidents en ce que la République islamique, sous le régime de l’ayatollah Khomeini, revendiquait son indépendance autant vis-à-vis du bloc de l’Ouest que du bloc de l’Est. En revanche dès la mort de ce dernier en 1989, les nouveaux dirigeants iraniens ont cherché à se rapprocher de l’Union soviétique, de sorte qu’en 2001, le directeur de la CIA, George Tenet, déclare que « le transfert de technologie des missiles balistiques de la Russie à l’Iran en 2000 était substantiel et […] continuera à accélérer les efforts iraniens pour développer de nouveaux missiles et devenir autosuffisant en production ».[8]

 

En ce qui concerne les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), les avis des analystes sont partagés. Peu de sources peuvent confirmer ou infirmer le développement actuel d’un tel missile par Téhéran. Cependant, la mise en orbite du satellite iranien Omid par une fusée Safir, inspirée du SS-4 soviétique, en 2009 témoigne de la capacité probable de l’Iran de produire un tel missile.[9]

 

 

L’effectivité de la stratégie balistique iranienne

 

Au cœur du Moyen-Orient, l’Iran est en prise directe avec les rivaux que sont l’Arabie Saoudite et Israël. L’adoption d’un programme balistique assure sa protection de manière concentrique, de sorte que son territoire devient un véritable sanctuaire. Aujourd’hui, Téhéran a acquis une véritable compétence techniue en matière balistique, rendant le pays de plus en plus autonome. En revanche, les avis des experts ne sont pas consensuels sur l’effectivité du programme balistique iranien. Selon, M. Eisenstadt, leur arsenal balistique serait encore « assez faible étant donné la taille de la masse terrestre qu’ils doivent défendre »[10]. Nonobstant cette incertitude sur la capacité de l’Iran à protéger l’ensemble de son territoire, les missiles balistiques demeurent une arme de dissuasion efficace. « Considérés comme des extensions de l’artillerie »,[11] les missiles balistiques permettent à l’Iran d’atteindre des cibles lointaines en réponse à une attaque. De fait, toute intrusion sur le sol iranien peut entrainer une forte riposte.

 

Téhéran a développé un arsenal balistique d’envergure. Grâce aux transferts technologiques, principalement russes et nord-coréens, l’Iran a acquis un savoir scientifique et une capacité de production quasi-autonome. Le parc balistique iranien, désormais reconnu comme le plus performant du Moyen-Orient, constitue un bouclier puissant. Par sa diversité de portées, de propulsions et de structures, le programme balistique représente une menace pour les puissances régionales et occidentales.

 

Si négocier des limites sur les portées pourraient mettre un terme aux spéculations sur un ICBM iranien, cela ne réglerait pas la dimension régionale de ce programme qui a fait l’objet d’une attention sans précédent depuis ces deux dernières années. En septembre 2018, Brian Hook, Directeur de la planification politique auprès du secrétaire d’État des États-Unis et représentant spécial pour l’Iran, a décrit le programme de missiles balistiques de l’Iran comme une « menace persistante » pour les alliés et partenaires des Etats-Unis. Il pointe en particulier les missiles à guidage précis, qu’il accuse l’Iran de livrer à ses partenaires régionaux.[12]

 

Ainsi en  janvier 2018, un panel de l’ONU a constaté que l’Iran n’avait pas empêché la fourniture directe ou indirecte de missiles et d’équipements connexes aux rebelles yéménites houthis, et ce en violation de l’embargo sur les armes imposé en 2015 par la résolution 2216 du Conseil de sécurité des Nations unies.[13] Le panel a ainsi mis en lumière l’implication de l’Iran dans le développement d’un missile à portée intermédiaire, connu localement sous le nom de Burkan 2H, que les rebelles ont tiré plusieurs fois en direction de Riyad. Il s’agirait d’une version dérivée plus légère du missile balistique Qiam-1 à courte portée, conçue spécifiquement pour étendre la portée opérationnelle standard comprise entre 750 et 800 km à plus de 1 000 km en réduisant son poids. Pour sa part, Israël a fréquemment recours à des frappes aériennes contre les forces iraniennes en Syrie, dans l’un des buts déclarés de contrecarrer les transferts de missiles de précision iraniens vers le Hezbollah.[14] L’un des principaux intérêts de l’Iran en Syrie est d’assurer la poursuite de sa politique de dissuasion asymétrique contre Israël et son allié américain, qui repose sur l’utilisation du couloir terrestre syrien pour le transport d’armes au Hezbollah libanais.[15] Une logique similaire peut expliquer les récents transferts iraniens de missiles à courte portée en Irak. Ainsi un commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique iranien (GRI) déclarait récemment : « nous avons des bases similaires dans de nombreux endroits et l’Irak en est une. Si l’Amérique nous attaque, nos amis attaqueront les intérêts de l’Amérique et ses alliés dans la région »[16].

 

Si ces transferts d’armes sont préoccupants pour la sécurité du Moyen-Orient, il est important de séparer les différentes problématiques que posent les missiles iraniens entre sanctuarisation du territoire de la République Islamique, capacité nucléaire, et prolifération régionale dans une logique de dissuasion asymétrique du faible au fort. Ainsi, cibler les missiles iraniens tout en ignorant la dynamique plus large des conflits et contexte de développement massif des arsenaux militaires de la région n’améliora pas sensiblement la sécurité régionale. La création du Régime de contrôle de la technologie des missiles (MTCR) en 1987 témoignait d’une volonté de la communauté internationale de réguler les transferts technologiques en matière de missiles vers les pays proliférants. Or, force est de constater que celui-ci a été tenu en échec, Téhéran étant parvenue à développer son programme balistique.

 

 

SOURCES ET REFERENCES :

 

[1] Jacques VILLAIN, « MISSILES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 novembre 2018. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/missiles/

[2] Jean GARNIER, « BALISTIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 novembre 2018. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/balistique/

[3] René CARPENTIER, Guidage des avions et des missiles aérodynamiques, t. I méthodes de conduite mécanique du vol et pilotage appliqué au missile, École nationale supérieure de l’aéronautique et de l’espace, 1989, 4e éd.

[4]  Benoît MURACCIOLE et Asghar HASSAN-ZADEH. « Le cas symptomatique de l’Iran », Les Cahiers de l’Orient, vol. 105, no. 1, 2012, pp. 89-115.

[5] Greg BRUNO, « Iran’s Ballistic Missile Program », Council on Foreign Relations, Juillet 2012, [en ligne], consulté le 16 novembre 2018. URL : https://www.cfr.org/backgrounder/irans-ballistic-missile-program

[6] Jerome R. CORSI, Why Israel Can’t Wait: The Coming War Between Israel and Iran, 29 septembre 2009, p. 29-31 Threshold Editions

[7] Theodore POSTOL, « A Technical Assessment of Iran’s Ballistic Missile Program », Mai 2009, [en ligne], consulté le 13 novembre 2018. URL : http://docs.ewi.info/JTA_TA_Program.pdf.

[8] Michael EISENSTADT « Russian Arms and Technology Transfers to Iran : Policy Challenges for the United States », The Washington Institute, 2001 [en ligne], consulté le 15 novembre 2018. URL : https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/russian-arms-and-technology-transfers-to-iran-policy-challenges-for-the-uni

[9] Greg BRUNO, « Iran’s Ballistic Missile Program », Council on Foreign Relations, Juillet 2012, [en ligne], consulté le 16 novembre 2018. URL : https://www.cfr.org/backgrounder/irans-ballistic-missile-program

[10]  Lionel BEEHNER, « Russia-Iran Arms Trade », Council on Foreign Relations, Novembre 2006, [en ligne], consulté le 14 novembre 2018. URL : https://www.cfr.org/backgrounder/russia-iran-arms-trade

[11] John F. GUILMARTIN, Stephen O. FOUGHT, Frederik C. DURANT, « Rocket and missile system », Encyclopædia Britannica [en ligne], consulté le 10 novembre 2018. URL : https://www.britannica.com/technology/rocket-and-missile-system/Strategic-missiles

[12] «  Transcript: Iran’s Missile Proliferation: A Conversation with Special Envoy Brian Hook », Hudson Institute,  19 Septembre 2018, [en ligne], consulté le 30 novembre 2018. URL : https://www.hudson.org/research/14590-transcript-iran-s-missile-proliferation-a-conversation-with-special-envoy-brian-hook

[13] Panel of Experts on Yemen mandated by Security Council resolution 2342 (2017), «  Final report of the Panel of Experts on Yemen », UN Security Council, 26 Janvier 2018, [en ligne], consulté le 30 novembre 2018. URL :  https://www.securitycouncilreport.org/wp-content/uploads/s_2018_68.pdf

[14]  Times of Israël Staff,  « Israel thwarting precision arms production ‘near and far,’ Netanyahu says », Times of Israël, 5 Septembre 2018, [en ligne], consulté le 30 novembre 2018. URL : https://www.timesofisrael.com/israel-thwarting-precision-arms-production-near-and-far-netanyahu-says/

[15] Payam MOHSENI, Hassan AHMADIAN, «  What Iran really wants in Syria », Foreign Policy, 10 Mai 2018,  [en ligne], consulté le 30 novembre 2018. URL : https://foreignpolicy.com/2018/05/10/what-iran-really-wants-in-syria/

[16] John IRISH, Ahmed RASHEED, « Exclusive: Iran moves missiles to Iraq in warning to enemies », Reuters, 31 Août 2018, [en ligne], consulté le 30 novembre 2018. URL : https://www.reuters.com/article/us-iran-iraq-missiles-exclusive/exclusive-iran-moves-missiles-to-iraq-in-warning-to-enemies-idUSKCN1LG0WB

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