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Editorial : Aux confins de l’Europe, le cri de Ceuta et Melilla
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Par François Gaüzère-Mazauric et Jean Galvé

 

 

Enclaves espagnoles situées en territoire marocain, Ceuta et Melilla, peuplées respectivement de 85 000 et de 80 000 habitants, représentent pour l’Union européenne une frontière terrestre controversée.

 

Administrées par l’Espagne mais revendiquées par le Maroc, stratégiques pour l’Occident mais non protégées par le parapluie de l’OTAN, gouvernées démocratiquement, mais sans cesse critiquées comme d’invisibles marges où agonisent les droits des migrants, les enclaves de Ceuta et Melilla sont traversées par d’impérieux enjeux de sécurité.

 

Elles portent premièrement l’héritage des tensions territoriales hispano-marocaines, dont l’incident de Perejil en juillet 2002 avait été la manifestation la plus éclatante ; cet ilot avait été occupé par des soldats marocains, ce qui avait manqué de provoquer une escalade militaire. Deuxièmement, du fait de leur position stratégique au seuil du détroit de Gibraltar, le port de Ceuta et les eaux de Melilla constituent pour les puissances une base arrière intéressante, aussi bien pour sécuriser les eaux du détroit que pour assurer une présence en Méditerranée. Troisièmement, les enclaves représentent un point nodal de la route migratoire marocaine vers l’Europe : aussi l’étude des politiques migratoires à Ceuta et Melilla permet-elle d’entrevoir les options politiques retenues par l’Espagne et l’Union Européenne pour juguler les flux migratoires.

 

Une terra nullius devenue foyer de tensions

 

Après la Reconquista, les Espagnols prolongèrent leur avancée au Nord de l’Afrique pour y installer des postes militaires destinés à protéger les côtes andalouses contre les pirates : c’est ainsi que Melilla fut conquise en 1497. Les Portugais s’étaient emparés de Ceuta en 1415 ; en 1580, Philippe d’Espagne fut proclamé roi du Portugal, et lorsque le pays retrouva son indépendance en 1640, Ceuta, majoritairement peuplée d’Espagnols, ne fut pas rétrocédée. La domination espagnole sur ces deux enclaves s’imposa lors des siècles qui suivirent.

 

Les revendications du Maroc sur ces territoires ne s’en sont pas pour autant taries. Devenu indépendant en 1956, et soutenu par de nombreux États non-alignés dans le sillage de la conférence de Bandung, le royaume chérifien porta pour la première fois sa revendication sur Ceuta et Melilla devant les Nations Unies en 1961. En 1966, le roi Hassan II alla même jusqu’à soutenir les prétentions espagnoles sur Gibraltar, affirmant que si le territoire britannique était décolonisé au profit de Madrid, il devrait en être de même de Ceuta et Melilla ; ce lien entre les deux conflits territoriaux est passé à la postérité sous le nom de “doctrine Hassan II”.

 

Consécutivement au Brexit, les prétentions espagnoles sur Gibraltar ont connu un souffle nouveau. L’immense majorité de la population du “rocher” a en effet voté pour le “Remain“, et pour cause : l’économie du petit territoire britannique est largement dépendante du travail frontalier, facilité par l’appartenance à l’Union. L’offensive diplomatique menée depuis Madrid pourrait donc bien, dans les prochains mois, porter un renouveau de la doctrine “Hassan II” qui lie le sort des deux enclaves espagnoles à celui du rocher britannique ; ce d’autant plus que Londres évoque les deux enclaves pour faire taire les revendications espagnoles sur Gibraltar.

 

La défense des deux enclaves : au milieu des solitudes

 

Lorsque l’Espagne a rejoint l’OTAN en 1981, les deux enclaves ont été explicitement exclues de l’espace de défense commune défini par l’article 5 du traité de Washington. L’OTAN a par là évité de prendre position sur le litige hispano-marocain, du fait des liens puissants qui unissent le Maroc avec les pays influents de l’Alliance Atlantique. La coopération du Maroc est un enjeu crucial pour l’OTAN ; la couronne chérifienne participe par exemple depuis 2009 à l’opération Active Endeavour, bras armé de l’OTAN contre les groupes terroristes en Méditerranée.

 

Dans le silence de l’OTAN, prennent place d’autres acteurs : c’est ainsi que la Russie profite de la non application de l’article 5 du traité de Washington pour faire de Ceuta un lieu d’escale privilégié pour ses navires militaires. 57 bâtiments russes ont ainsi fait escale à Ceuta entre 2011 et 2015[1]. Le 26 octobre 2016, l’escale du porte-avions russes “Amiral Kuznetsow“, accompagné de sept autres bâtiments, avait été annulée sous la pression internationale, alors qu’Alep s’effondrait sous les bombes. La présence russe à Ceuta est désormais perçue par les Etats membres de l’OTAN comme un levier d’influence en Méditerranée, ce qui n’a pas manqué de ralentir le rythme des escales de bâtiments russes depuis lors.

 

Les migrants et les murs

 

Le nombre de personnes qui tentent de passer par les deux enclaves pour rejoindre l’Espagne est chiffré entre 20 000 et 50 000 personnes par an selon les sources. Cette pression migratoire sur l’Espagne et sur l’Europe a coordonné une réponse radicale : à partir de 1995 à Ceuta, et de 1998 à Melilla, des clôtures ont été élevées, symboles honnis de l’impuissance à lutter contre l’immigration, et d’une intransigeance dans les moyens choisis. Ces murs, ainsi que les systèmes de sécurité qui assurent leur vigilance, ont été en grande partie financés par l’Union européenne.

 

L’Espagne est parvenue à juguler la route de Ceuta, au prix de méthodes peu consensuelles. Le 13 juillet 1992, un accord hispano-marocain relatif à la circulation des personnes, le transit et la réadmission d’étrangers entrés illégalement était signé à Madrid ; il n’entrerait en vigueur que vingt ans plus tard. Selon les termes de l’accord, les migrants issus d’un pays tiers qui seraient passés du Maroc en Espagne pourraient, à la demande de l’Espagne, être réadmis au Maroc. Renouvelable tous les trois ans, ce texte constitue pour le Maroc un moyen de pression sur une Espagne soucieuse de contrôler ses flux migratoires – sans qu’elle possède par ailleurs les moyens de savoir si les migrants reconduits seront accueillis dans de bonnes conditions au royaume chérifien.

 

C’est même sans doute le contraire : depuis le mois de septembre 2013, le Maroc a annoncé une nouvelle politique migratoire. Un rapport du Conseil National des Droits de l’Homme marocain s’est empressé de dénoncer les violations des droits humains liées aux interpellations ou aux opérations d’arrestation. Au reste, les ONG couvrent d’anathèmes les interventions répétées des forces marocaines dans la forêt de Gourougou, point de jonction avec Melilla, et lieu où les migrants attendent pour tenter de franchir le mur ; le 10 février 2015, une opération a conduit à l’arrestation ou au refoulement de 1250 migrants, dont la destination était presque exclusivement Melilla.

 

Le 20 février 2017, parmi 700 migrants qui ont tenté de franchir le mur lors d’une tentative collective, 498 ont posé le pied sur le territoire espagnol et ont ainsi pu demander l’asile, d’après les chiffres du gouvernement de Ceuta[2]. Parmi les migrants, peu parviennent à franchir la barrière, et ceux qui y parviennent courent des risques considérables : 2841 en 2012, 4235 en 2013. Ce chiffre est depuis retombé à 2252 immigrés clandestins en 2017, dont plus de 70% proviennent d’Afrique subsaharienne[3]. La route libyenne étant de plus en plus empruntée, le nombre de clandestins qui cherchent à entrer à Ceuta et Melilla aurait diminué de 13,8% en 2018.

 

Ces deux territoires sont donc les tristes parangons des défis sécuritaires auxquels l’Europe se trouve confrontée : les chocs indépassables des nations en ont fait des terres de mission pour l’Espagne et le Royaume-Uni ; les équilibres fragiles des alliances en ont fait des brèches dans le système européen de sécurité ; les reflux de violences et les exils forcés en ont fait des rochers où les rêves se brisent.

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