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Le sommet des deux Corées
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Par Gauthier Birkui, Mathilde Tison et François-Xavier Le Quintrec

 

 

A la suite de l’ouverture diplomatique initiée par Pyongyang en début d’année et saisie par Séoul à l’occasion des Jeux Olympiques d’Hiver, Kim Jong-un a franchi à 9h30, le vendredi 27 avril 2018, la ligne de démarcation entre les deux Corées pour le premier sommet intercoréen depuis dix ans. La visite a débuté dans une ambiance détendue par une longue poignée de main entre les deux dirigeants, de part et d’autre de la frontière, suivie d’une première session de discussions à la Maison de la Paix du camp militaire de Panmunjom au cœur de la zone démilitarisée.

 

Tout s’est ensuite déroulé à l’image de ce premier contact, entre discussions en tête à tête, gestes symboliques et négociation du texte final de la déclaration commune. Celle-ci a ensuite conclu cette journée historique, mentionnant la fin de la guerre sur la péninsule et sa dénucléarisation totale.

 

Un nouvel esprit semblait régner sur la DMZ, dans un mélange de communication maîtrisée, d’émotions sincères et de gravité. Mais l’émotion et la force des symboles a sans doute pris le pas sur l’analyse réelle des déclarations qui pourraient aussi bien traduire une sincère volonté d’ouverture et de désescalade de la part de Pyongyang qu’une manœuvre diplomatique classique s’inscrivant dans une dialectique de l’agressivité et de la main tendue.

 

La paix, un nouveau départ ?

 

Ce sommet, le troisième après les rencontres de 2000 et 2007, marque la réussite de la stratégie déployée par Moon Jae-in depuis son arrivée au pouvoir. L’utilisation des Jeux Olympiques de Pyeongchang comme facteur de détente était envisagée par l’administration sud-coréenne plusieurs mois en amont de l’évènement sportif, ce qui a permis d’organiser en toute discrétion plusieurs rencontres aboutissant finalement à la déclaration du nouvel an de Kim Jong-un, où celui-ci a laissé entrevoir la possibilité d’un mouvement de désescalade.

 

S’ensuivit la réouverture du canal de communication de Panmunjom, fermé sous Park Geun-hye – au pouvoir jusqu’en mars 2017, et la planification du sommet de vendredi. Alors que la perspective d’une intervention militaire américaine occupait tous les esprits en fin d’année 2017, Moon Jae-in a donc su saisir l’opportunité de renverser totalement la situation.

 

Des doutes subsistent néanmoins sur la solidité des engagements pris lors de la rencontre.

 

D’une part, des annonces similaires à celles de Kim Jung-un ont déjà été faites par son père, Kim Jong-il, qui promettait la paix dans la péninsule lors du premier sommet intercoréen en 2000 et la fermeture de sites nucléaires lors du sommet de 2007. A cet égard, la déclaration commune de vendredi dernier reprend donc largement des thèmes déjà développés auparavant.

 

D’autre part, il est tout à fait possible de lire l’offensive de charme de Kim Jong-un avec les clés de lecture classiques de la diplomatie nord-coréenne : assurer la stabilité du régime, mis à mal par les sanctions internationales, et éloigner la Corée du Sud de son allié américain, rôle que jouent habituellement les tirs de missiles et autres essais nucléaires.

 

Bien que la mention d’une dénucléarisation complète dans la déclaration commune soit indéniablement un point fort – et inédit -, il est trop tôt pour y voir une évolution significative ; aucune procédure de contrôle de l’arsenal nucléaire n’a été envisagée, il ne faut sans doute donc voir qu’une vague pétition de principes dans cette clause marquante.

 

Côté américain, la Corée du Nord n’exige pas le départ des troupes américaines de la région, annonce sans aucun doute bien accueillie à Washington. Encore une fois, ce n’est pas une nouveauté et Pyongyang avait déjà, lors du sommet de 2000, renoncé à faire du départ des troupes américaines un préalable à tout dialogue. Mais la situation n’est pas comparable et l’on connaît l’intérêt du Président des Etats-Unis, Donald Trump, pour la région et son rêve à peine caché de vouloir rester dans l’histoire comme le Président qui a organisé la paix entre les deux Corées.

 

Dans ce cadre, on comprend de quelle manière ce sommet peut entrer dans une stratégie pour diminuer le rôle des Etats-Unis. Toute la diplomatie nord-coréenne poursuit deux objectifs : celui d’assurer la survie du régime et celui de casser la relation entre Séoul et Washington.

 

Il faudra suivre avec attention la prochaine rencontre entre Donald Trump et Kim Jung-un. Sans céder à l’impatience et à la recherche d’une annonce spectaculaire, la priorité devrait être de maintenir la Corée du Nord dans cet esprit de dialogue en veillant à ce que Pyongyang reste assise à la table des négociations. Sans les braquer, sans les frustrer.

 

Vu de Tokyo, où Shinzo Abe s’est exprimé peu de temps après la déclaration commune, la rencontre a été saluée comme une évolution positive bienvenue. Le premier ministre a indiqué espérer des actions concrètes de la part de Kim Jong-un et n’a pas manqué de souligner l’importance de trouver une solution au problème de l’enlèvement de Japonais par la Corée du Nord dans les années 80. Alors qu’un journaliste lui demandait si le Japon était en-dehors du jeu diplomatique sur la dénucléarisation de la péninsule, Shinzo Abe s’est défendu : « absolument pas ».

 

Quant à la Chine, Pékin a adressé ses félicitions aux deux Corées pour la réussite de leur sommet mais fait preuve de réserve quant aux réalisations concrètes qui découleront de cette rencontre. La Chine a déclaré qu’elle souhaitait continuer à jouer un rôle actif dans leur réconciliation. Pour preuve, depuis quelques semaines, les travailleurs nord-coréens de la zone frontalière entre la Chine et la Corée du Nord, expulsés par cette dernière suite au renforcement des sanctions votée au Conseil de Sécurité, ont été autorisés à revenir en Chine. La Chine appelle aussi Pyongyang et Washington à privilégier désormais un dialogue direct. Seule ombre au tableau : certains analystes chinois voient dans le rapprochement de la Corée du Sud et de la Corée du Nord une tentative, de part et d’autre, d’endiguer l’influence chinoise sur la péninsule coréenne. Pourtant, le 26 mars dernier, Kim Jong-un s’était rendu à Pékin où il avait rencontré Xi Jinping pour la première fois. Sa démarche en amont de la rencontre avec Moon Jae-in et Donald Trump souligne l’importance cruciale que continue de représenter l’allié chinois pour Pyongyang. Pour rappel, la Chine était l’un des trois signataires de l’accord de cessez-le-feu de 1953 avec la Corée du Nord et les Etats-Unis.

 

S’il est difficile aujourd’hui de mesurer la portée véritable de cette rencontre entre Kim Jong-un et Moon Jae-in et de juger de la volonté réelle et de la sincérité véritable des protagonistes, il est cependant indéniable que ce sommet intercoréen ainsi que la rencontre prévue en juin prochain avec Donal Trump offrent des opportunités extrêmement précieuses de dialogue qui semblaient inespérées il y a de cela encore quelques mois.

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