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L’« économie de défense européenne » à l’épreuve de la relation transatlantique réellement existante
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L’« économie de défense européenne » à l’épreuve de la relation transatlantique réellement existante

« Que les dieux me gardent de mes amis ; mes ennemis, je m’en charge. » Propos attribués à Antigonos II Doson,Roi de Macédoine (IIIe siècle avant J-C)

Dans le cadre de son discours de présentation de la Présidence française du Conseil de l’Union européenne le 9 décembre dernier, Emmanuel Macron a annoncé la relance de son projet  d’« Europe de la défense ». A supposer que sa déclaration ne serve pas uniquement à maintenir l’illusion de la centralité des élites diplomatiques françaises dans les rapports de force européens, le chantier de l’ « Europe de la défense » exigerait en tant que tel le développement d’une véritable « économie de défense européenne », impliquant en amont l’aval des États-Unis. Or une analyse rapide des faits suffit à dégonfler les effets d’annonce du Président français.En effet, les pays membres de l’Union européenne privilégient massivement l’achat de matériel militaire américain, du fait des contraintes techniques, opérationnelles mais aussi et surtout politiques imposées par l’appartenance à l’OTAN. Et rien n’indique que cette situation puisse être amenée à évoluer de façon constructive, dans le court, le moyen comme le long terme. Tandis que les pays européens – à l’exception de la France – rechignent au « partage du fardeau », un compromis tacite existe à tout le moins pour qu’ils se fournissent en priorité chez leur protecteur américain.Car la promesse de sécurité portée par le parapluie nucléaire de la première puissance mondiale est à ce prix ; on préfèrera toujours un parrain puissant mais éloigné à un ami proche mais manquant de moyens. C’est donc sans surprise que la Finlande est devenue cette semaine le 9e pays du continent européen (après la Belgique, le Danemark, l’Italie, la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne, le Royaume-Uni et la Suisse) à faire l’acquisition de F35 américains en lieu et place du Rafale, malgré les capacités inégalées de l’avion de combat français et le savoir-faire technique et commercial de Dassault.Néanmoins, les manœuvres commerciales américaines ne se limitent pas au seul domaine aéronautique. On pourrait mentionner à ce propos le repositionnement inopiné des États-Unis dans la préparation de la vente à Athènes de quatre frégates de combat, alors même que Paris avait déjà conclu un accord avec les autorités grecques en septembre dernier. Mais sans doute faut-il y voir là une manière, pour le moins singulière, d’honorer la « réconciliation[1] » avec Paris après le coup de poignard d’AUKUS …Aux antipodes des effets d’annonce d’Emmanuel Macron, cette réalité géoéconomique illustre à nouveau la difficulté pour la France d’exporter ses armements auprès de ses principaux partenaires européens, notamment à cause des pressions de Washington. Rien d’inédit dans cette affaire : comme le fait remarquer le rapport de la Délégation parlementaire sur le renseignement de 2014, c’est un fait établi de longue date que nos principaux partenaires se révèlent être en même temps de farouches adversaires (parfois mêmes les plus retors) dans le champ économique[2].A la limite, cette configuration fâcheuse serait encore acceptable, si Paris ne devait en même temps subir les critiques d’une certaine presse à scandale, prompte à multiplier les « révélations » afin de discréditer la politique d’exportation d’armement française. Car c’est entre autres à cause des actions commerciales agressives du type de la diplomatie du F35, que Paris se voit contraint de passer des contrats auprès de puissances extra-européennes (Égypte, Émirats arabes unis, Inde) jugées « infréquentables » par certains moralistes d’investigation.Il serait d’ailleurs intéressant de connaître l’origine exacte des informations volées qui servent à dénoncer de façon systématique les exportations de matériels militaires français, chaque fois que nos entreprises parviennent à ravir des parts de marché à l’ « ami américain[3] ». Si corrélation ne signifie pas automatiquement causalité, la permanence de telles coïncidences exigerait au moins de creuser la question, quand on sait que le monde de l’armement constitue un univers ultra compétitif, où les pratiques d’espionnage et les coups bas sont monnaie courante … Sur ce point, l’histoire et la sociologie pourraient être mises à contribution. Ces deux disciplines possèdent dans leur répertoire plusieurs outils d’analyse à même de démythifier l’agenda réel des « stratégies de scandalisation[4] » poursuivies par les journalistes, en particulier lorsque ces derniers sont instrumentalisés par des acteurs étatiques malveillants. A titre d’hypothèse, il se pourrait alors qu’un tel programme de recherche vienne confirmer les confessions de François Mitterrand relatives à la réalité brutale, asservissante et fortement inégalitaire de la relation transatlantique – bien loin du mythe européen d’une possible « indépendance dans l’interdépendance » : « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue et pourtant une guerre à mort[5]»


[1] « En marge du G20, Macron et Biden affichent leur réconciliation », La Tribune, 30 octobre 2021, lien url : https://www.latribune.fr/economie/international/en-marge-du-g20-macron-et-biden-affichent-leur-reconciliation-895458.html(11/12/2021).
[2] Délégation parlementaire au renseignement, Rapport relatif à l’activité de la délégation parlementaire au renseignement pour l’année 2014, Par M. Jean-Jacques URVOAS, Député,  p. 40.
[3] Éric Branca, L’ami américain, Paris, Perrin, 2017.
[4] Damien de Blic et Cyril Lemieux, « Le scandale comme épreuve. Éléments de sociologie pragmatique », Politix, vol. 71, no. 3, 2005, pp. 9-38.
[5] Georges-Marc Benhamou, Le dernier Mitterrand, Paris, Plon, 2005.

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