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Novembre ou la mémoire française endeuillée
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Par Jean-Antoine Touzard

 

Quand l’Automne, abrégeant les jours qu’elle dévore,Éteint leurs soirs de flamme et glace leur aurore,Quand Novembre de brume inonde le ciel bleu,Que le bois tourbillonne et qu’il neige des feuilles,Ô ma muse ! en mon âme alors tu te recueilles,Comme un enfant transi qui s’approche du feu. Victor Hugo, « Novembre »

  Novembre se termine. Aux jours qui déclinent et aux feuilles qui tombent, répond un mois porté, pour les Français, vers la mémoire. Novembre est désormais un mois endeuillé par les commémorations nationales, des cicatrices refermées mais parfois des plaies encore ouvertes. Les commémorations ne sont pas seulement la répétition cyclique d’un deuil passé, un rocher de Sisyphe mémoriel. Elles sont des évènements vivants qui rassemblent la Nation le temps d’une journée.  Le 11 novembre, jour de commémoration des morts pour la France[1], honora cette année les deux conflits mondiaux : l’hommage traditionnel rendu sous l’arc de Triomphe, autour de la flamme du soldat inconnu, s’est doublé d’un hommage envers Hubert Germain, dernier compagnon de la Libération – ordre créé dès 1940 par De Gaulle afin de récompenser les personnes ou collectivités qui se sont signalées dans la libération de la France. Celui qui était également grand-croix de la Légion d’Honneur et croix de guerre 39-45, combattant à Bir-Hakeim en 1942 et en Provence en 1944 s’était éteint en octobre. Dernier symbole vivant d’une lutte passée, celle de l’ombre, celle des déchirements fratricides, où le choix ne se résumait pas toujours au diptyque collaborer ou résister. Le temps des choix difficiles, comme l’évoquait Sartre à travers l’exemple d’un de ses élèves, tiraillé entre son devoir filial de rester auprès de sa mère et son devoir moral, envers la « collectivité nationale »[2]. Déjà apparait l’enjeu de la mémoire : non gommer les aspérités du passé[3], mais bien faire émerger une conscience nationale commune et présente, qui s’est forgée dans la lutte et dans son souvenir. Et de loin en loin, le combat de la Résistance, mené dans les maquis puis après dans les mémoires de l’après-guerre, fut de faire émerger une France unie et d’en redorer le blason. Pour reprendre la phrase d’Albert Camus : « Nous avions la faiblesse de croire que la Résistance s’identifiait à la France »[4] Ainsi, alors que l’ancien légionnaire trouve son dernier repos, enveloppé dans le linceul tricolore, alors que « le Président de la République et son épouse s’inclinent devant la vie de cette figure de proue de la France libre »[5], ces cérémonies sont là pour nous rappeler l’enjeu collectif, national et présent de la mémoire. Les mots du président devant l’arc de Triomphe l’évoque : en anaphore, la question « serions- nous là ? » montre l’enjeu de ces luttes du passé, nécessaires à notre présent. Un devoir de se souvenir de ce qui est nécessaire à notre existence actuelle. Ou pour reprendre les mots du président de la République, parlant de la France : « Elle vit, survit et surmonte ses épreuves parce que de génération en génération, des femmes et des hommes se transmettent le flambeau de l’idéal »  Derrière cet idéal, la mémoire est plurielle d’autant plus que les plaies de l’histoire sont vives. Les commémorations de novembre furent aussi celles de deuils récents. Les attentats du 13 novembre 2015 avaient fait 130 morts, 350 blessés. L’hommage rendu par le Premier ministre s’est réalisé cette année avec en bruit de fond le procès qui s’est ouvert en septembre de cette même année. Après deux mois d’audience, c’était au tour de l’ancien exécutif d’être convoqué à la barre des témoins : le 17 novembre, Bernard Cazeneuve, ancien ministre de l’Intérieur ; le même jour, François Molins, Procureur de la République auprès du tribunal de grande instance de Paris de 2011 à 2018 et visage de la lutte contre le terrorisme. Mais surtout le 10 novembre, l’ancien président de la République, François Hollande, y était présent, non pas invité à témoigner par la défense ou l’accusation, mais par les associations de victime. Sa venue a soulevé des questions juridiques, au point que la cour se soit retirée une heure pour délibérer sur le maintien du témoignage de l’ancien président. Face au fonctionnement et logique du procès d’assises, qui doit déterminer la vérité judiciaire sur des faits précis reprochés aux accusés, une dynamique de compassion et d’explication que mettait lui-même en avant François Hollande : « ce témoignage, je le dois aux victimes ». Un besoin de compassion qui n’est pas uniquement celui nécessaire au temps de la cicatrisation. L’importance de la mémoire dans la marche en avant est enseignée depuis longtemps par l’institution militaire, au point que la mémoire y est un élément opérationnel et formatif. Les insignes, les chants ou encore les cultures de combat fondées sur les luttes passées sont autant des commémorations du passé que des outils de formation et d’opération. Ainsi, de la place centrale des retours d’expérience, qui de l’échelon tactique jusqu’aux sphères stratégiques, permettent la montée en puissance des forces. La mémoire encore vive des attentats dans la société n’y déroge pas. Le besoin de répondre aux questions sur ce qu’il a pu se passer participe de la même dynamique : celle d’une société française qui intègre petit à petit une nouvelle ère stratégique. Une entrée pleine de résilience.

[1] Depuis une loi de 2012, en plus de la paix de 1918, est commémoré le 11 novembre l’ensemble des « morts pour la France ».
[2] Jean-Paul SARTRE, L’Existentialisme est un humanisme, 1946
[3] Depuis l’ouvrage de François AZOUVI (Français, on ne vous a rien caché. La Résistance, Vichy, notre mémoire, Gallimard, 2020), il est acté que la mémoire de l’après-guerre n’occulta pas la réalité des dissensions en France durant les années 1940-1944 ni l’existence prédominante de Vichy.
[4] Albert Camus, éditorial du 20 octobre 1944 pour le journal Combat.
[5] Communiqué de presse de l’Elysée pour le « Décès d’Hubert Germain », 12 octobre 2021.
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