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Intelligence économique : un impensé français ?
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Par François Gaüzère,

 

En stratégie économique comme en art militaire, la réussite d’une politique publique demande autant d’initiative que d’anticipation : ce sont de tels axiomes qu’ont appliqués les Etats-Unis au lendemain de la deuxième guerre mondiale. A l’inverse, depuis les années 1990, les gouvernements français ont bien davantage réagi à des chocs qui plaçaient les firmes nationales en mauvaise posture, qu’ils n’ont élaboré a priori des éléments stratégiques face aux nouveaux enjeux de la guerre économique.

 

Dès le début de la guerre froide, et des compétitions militaires, mais aussi, techniques économiques et scientifiques auxquelles elle donna lieu, les politiques publiques américaines prirent à bras le corps la question de l’intelligence économique. Le financement de la recherche scientifique par le Département américain de la défense, ainsi monté brutalement à 96% de la R&D publique dès 1950, se maintint à 63% de la R&D publique en 1987[1]. Du reste, à la chute du bloc soviétique en 1991, de nombreux moyens des services américains furent réorientés, faute d’ennemi, vers le renseignement économique. Cette préoccupation de la communauté américaine du renseignement pour les sujets de stratégie économique enracina donc de puissants héritages ; ceci explique, encore aujourd’hui, la force des liens qui unissent les grands fleurons américains et les services secrets.

 

Cette culture de l’intelligence économique ne connut toutefois pas les mêmes fastes en France : celle-ci demeura jusqu’aux années 1990 relativement imperméable à ce concept[2]. Si la France s’intéressa d’abord aux politiques publiques d’intelligence économique, c’est qu’elle y fut obligée par l’affaire Raytheon. En 1994, l’entreprise française Thomson-CSF avait perdu, contre toute attente, le projet brésilien Sivam, un système de surveillance de la forêt amazonienne, et pour cause : la NSA (National Security Agency) était intervenue pour intercepter des appels téléphoniques français, et livrer à Raytheon, le concurrent américain de Thompson, des informations stratégiques qui lui permirent de remporter le marché[3]. Dans le cadre d’une forte mondialisation, la France se découvrait mal armée pour parer de tels coups, pourtant distribués entre « alliés ». Désormais, les décideurs politiques se rendaient compte que, loin de l’idée d’une « concurrence libre et non faussée », les Etats-Unis faisaient preuve d’un réalisme agressif en faisant participer leurs services de renseignement à la conquête des marchés internationaux par leurs entreprises.

 

Après l’affaire Raytheon, des hauts fonctionnaires furent convaincus de la nécessité de  combler le “cloisonnement” entre les entreprises privées et les administrations publiques pour soutenir les entreprises françaises : le rapport Martre fut rédigé dans cette optique en février 1994. L’intelligence économique y est définie comme « l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution en vue de son exploitation, de l’information utile aux acteurs économiques ». Les propositions du rapport demeurèrent toutefois largement lettre morte, dans le contexte de l’élection présidentielle de 1995, et de la dissolution manquée de 1997. Le rapport Martre avait théorisé l’intelligence économique française, mais celle-ci fut d’abord très peu suivie d’effet.

 

Après cette timide prise de conscience, une autre affaire servit de catalyseur aux politiques d’intelligence économique : en 2003, la société française Gemplus, leader mondial des carte à puce, après avoir accepté l’entrée de Texas Pacific Group parmi ses actionnaires, ne put empêcher la nomination d’Alex Mandl à la tête de son conseil d’administration. Alex Mandl était un administrateur d’In-Q Tel, fonds d’investissement créé par la CIA, et supervisa le transfert de ces technologies françaises vers les Etats-Unis. Une fois encore, une entreprise stratégique française était victime des menées américaines en matière de guerre économique ; une fois encore, la France se découvrait mal armée politiquement pour répondre à ces menaces. Les services de renseignement français ne purent donc empêcher ni la destruction de nombreux emplois chez Gemplus, ni le transfert du brevet de la carte à puce vers le sol américain[4].

 

Ce nouvel échec conduisit à l’institutionnalisation d’une politique d’intelligence économique, dont les fréquentes réorganisations traduisirent pourtant le caractère précaire. Au charismatique Alain Juillet, Haut commissaire à l’intelligence économique à Matignon (2003-2009), succéda une délégation interministérielle qui prenait ses ordres auprès de la présidence de la République. Finalement, le Secrétariat à l’information stratégique et à la sécurité économique (SISSE) fut institué en 2016 auprès de la Direction Générale des entreprises (DGE). Il constitue aujourd’hui le principal maillon du dispositif français en la matière.

 

Comment évaluer le rôle du SISSE? L’organisme semble réduit à réagir après coup aux enjeux de la guerre économique, et ce pour deux raisons. Premièrement, il ne s’occupe, comme en témoigne sa titulature, que de sécurité économique : cela signifie que la France renonce à faire de l’influence, et à soutenir de manière décisive ses entreprises dans la conquête de marchés, comme nous avons vu que les Etats-Unis, dans l’affaire Raytheon comme dans l’affaire Gemplus, n’hésitaient pas à le faire. Deuxièmement, comme le relève Nicolas Moinet[5], la structure très centralisée du SISSE n’est pas nécessairement la mieux adaptée : le renseignement économique demande au contraire d’importantes déclinaisons locales, afin de parer plus efficacement les menaces. Certes, les préfectures ont été chargées, par une directive de 2005, de conduire des politiques de sécurité économique. Toutefois, comme le relevaient déjà Floran Vadillo et Nicolas Moinet dans une note de 2012, ces services préfectoraux n’ont pas, faute de moyens, atteint la taille critique qui permettrait de les rendre véritablement efficaces[6].

 

Quelles perspectives faut-il alors dresser pour la sécurité économique sur le territoire français ? Les outils de contrôle des investissements étrangers pourraient porter leurs fruits s’ils sont bien mis en œuvre : l’affaire Photonis en fournit une parfaite illustration. Cette entreprise basée à Brive, spécialisée dans les systèmes de vision nocturne – notamment à usage militaire – avait fait l’objet en septembre 2020 d’une offre de rachat par le fonds d’investissement américain Teledyne. Le ministère des Armées avait alors opposé son véto à la vente de cette entreprise stratégique ; finalement, c’est le fonds européen HLD qui acquit cette firme de 1 000 salariés.

 

Dans cette affaire donc, l’Etat a su s’opposer au rachat d’une technologie sensible par un investisseur étranger. Il ne faut toutefois pas faire de ce succès un triomphe : si le caractère stratégique de Photonis ne faisait pas de doute, du fait des implications militaires évidentes des technologies qu’elle développait, il n’en est pas de même pour toute autre entreprise. La réflexion sur ce qui doit être ou non un actif stratégique doit donc être engagée pour de bon : à l’échelle des Vosges par exemple, les usines textiles de Gérardmer peuvent être considérées comme un actif stratégique. Leur fermeture pourrait en effet causer un fort taux de chômage sur le territoire et déstabiliser la région. Il est toutefois peu probable qu’elles fassent l’objet d’un contrôle des investissements similaires à celui qui fut appliqué pour Photonis…

 

 


[1] Audra J. Wolfe, Competing with the Soviets: Science, Technology and the State in Cold War America Baltimore, The John Hopkins University Press, 2013.
[2] Eric Delbecque, Gérard Pardini, Les politiques d’intelligence économique, Paris, PUF, 2008.
[3] Charlotte Lepri, « Les services de renseignement en quête d’identité : quel rôle dans un monde globalisé ? », Géoéconomie, vol. 45, no. 2, 2008, p. 33-53.
[4] Alexis Deprau, Stratégie de sécurité nationale et protection du patrimoine économique-industriel de la Nation, Thèse de doctorat sous la direction du Professeur Olivier Gohin, Université Paris II Panthéon-Assas », 2018.
[6] Floran Vadillo, Nicolas Moinet, Sortir l’Intelligence économique de l’ornière, Note de la Fondation Jean Jaurès, 5 avril 2012.
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