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Le « Quad’s Dilemma » : pressions chinoises sur l’Inde et le Quadrilateral Security Dialogue
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Par Marion Bazot Gegaden

 

Le 7 avril 2021, le destroyer John Paul Jones de l’US Navy, un navire de près de 10 000 tonnes est déployé dans la zone économique exclusive indienne au nom du principe de liberté de navigation. L’Inde, exigeant un consentement préalable pour toute opération dans ses eaux, a condamné cette manœuvre. Ce différend souligne les visions divergentes qu’ont les deux pays sur le droit de la mer1.

A posteriori, les médias chinois ont exploité cet évènement pour exposer les « fissures2 » du Quadrilateral Security Dialogue (Quad). Fondée en 2007, cette organisation informelle lie les États-Unis, l’Inde, l’Australie et le Japon sur l’établissement d’une politique de sécurité régionale. La montée en puissance de la Chine en Indopacifique a considérablement influencé la politique sécuritaire du Dialogue, même si Pékin n’y est jamais explicitement citée.

Considérant cette organisation comme une offensive directe à son égard, la Chine met en perspective les désaccords au sein du Quad pour limiter son influence.

 

Des résultats diplomatiques limités

Malgré l’interdiction d’applications de communication mobile chinoises en Inde, le Parti communiste chinois parvient à y diffuser ses messages par l’intermédiaire du quotidien chinois Global Times, publié en langues anglaise et chinoise. Outil de propagande satirique, ce journal est critique à l’égard des démocraties occidentales. En ce sens, l’Inde est décrite comme tiraillée entre Pékin et Washington, et serait confrontée au « Quad’s Dilemma3 ». Pékin est le premier partenaire économique de l’Inde et souligne les risques économiques liés à son rapprochement avec les États-Unis. En vue de contrer l’influence de son rival américain en Indopacifique, la Chine soutient une stabilisation des relations bilatérales sino-indiennes. A cette fin, les interventions de l’ambassadeur de Chine en Inde se sont multipliées. La presse indienne a éloigné les arguments chinois en évoquant le différend frontalier dans l’est du Ladakh, marqué par la mort d’au moins vingt soldats indiens4 lors de l’affrontement de juin 2020.

 

A l’international, la Chine multiplie les menaces auprès du Quad et de ses partenaires. La France a participé à l’exercice naval La Pérouse avec les quatre autres Marines en avril 2021. Huit navires de guerre ont cherché à accroître leur interopérabilité pour revendiquer la liberté de navigation en Indopacifique. En amont de cet exercice, la chaîne multilingue chinoise CGTN a transmis des menaces en langues française et anglaise pour entacher la légitimité du Quad. La chaine souligne l’intérêt national de l’Inde et du Japon de ne pas « faire la guerre à Beijing avec le soutien des États-Unis », s’ils ne veulent pas « que leurs différends (territoriaux avec la Chine) ne se transforment en conflit »5.

Cette diplomatie, dite « diplomatie des loups guerriers », se heurte à la méfiance de l’opinion publique à l’international, notamment en Inde où l’affrontement frontalier a provoqué une hausse du nationalisme indien.

 

La position ambivalente de l’Inde

Selon les perspectives chinoise et américaine, l’Inde est la clé de voûte pour freiner l’influence de leur rival. Par son ouverture maritime, son savoir-faire technologique et pharmaceutique, l’Inde est convoitée par Washington et Pékin. Si la Chine met en avant les divergences économiques et sociétales existantes au sein du Quad, Washington loue les « valeurs démocratiques » de cette union.

 

Le sommet du Quad a mis en exergue l’importance de réduire la dépendance économique des pays du Quad à la Chine6. Pour cela, le Quad vise notamment à développer une « chaîne d’approvisionnement en terres rares7 ». De la sorte, les pays du Quad atténuent les menaces de sanctions économiques chinoises. A terme, l’influence du Quad viendrait remettre en cause le modèle chinois « gagnant-gagnant », qui dans certains cas s’oppose au droit international cher à la vision du Quad.

 

Rivalisant avec l’ambition d’un vaccin mondial chinois8, le Quad projette le développement d’un vaccin américain en Inde, avec l’appui de la société biopharmaceutique indienne Biological E Ltd, et des aides financières japonaise et australienne. L’objectif du Quad est de fournir un milliard de doses de vaccins à la région indopacifique9.

 

Enfin, la Chine distingue Washington et Canberra de New Delhi et Tokyo. Alliée historique des États-Unis et membre des « five eyes », l’Australie subit des sanctions économiques directes de Pékin10.

New Delhi, pour préserver ses intérêts économiques avec son voisin chinois, évite de s’opposer directement à la Chine. En ce sens, lors de son dernier sommet en mars 2021, le Quad a étendu sa politique sécuritaire à des problématiques humanitaires et économiques régionales, telles que celles de la vaccination, du climat, et des nouvelles technologies11. New Delhi peut ainsi contourner les critiques de Pékin qui accusent l’Inde et le Quad de s’engager dans une politique de sécurité maritime offensive envers la Chine.

 

En ne se positionnant pas directement contre la Chine, l’Inde accroit son développement économique avec l’appui du Quad sans interrompre ses échanges économiques avec Pékin.

 

Influence chinoise en Asie du Sud – encerclement de l’Inde

Le « Quad himalayen »12, évoqué par la presse chinoise, désigne le renforcement des liens bilatéraux de la Chine avec le Pakistan, l’Afghanistan et le Népal. En adéquation avec le modèle chinois de partenariats « gagnant-gagnant », le « Quad himalayen » ne correspond pas à une association multilatérale venant rivaliser avec le Quadrilateral Security Dialogue.

 

Allié historique de la Chine et premier antagoniste de l’Inde, le Pakistan bénéficie d’investissements chinois. Le corridor sino-pakistanais, projet phare des Nouvelles Routes de la Soie, alimente la défense des territoires disputés par l’Inde et le Pakistan. En Afghanistan, le récent retrait des troupes américaines présente un enjeu sécuritaire pour la Chine. L’ouverture du couloir de Wakhan à la frontière sino-afghane présenterait un risque d’influence extrémiste pour la province du Xinjiang, habitée par les Ouighours. Elle souhaite ainsi y accroitre sa politique sécuritaire, résiliant toute tentative indienne de s’impliquer dans le pays. A l’est de l’Inde, la Chine renforce ses liens avec le Népal : elle s’investit notamment politiquement et économiquement dans les deux districts népalais qui bordent à la fois la région autonome du Tibet et l’Inde13.

 

Dans l’océan Indien, des accords diplomatiques ont permis à la Chine de disposer de facilités portuaires, permettant à ses navires d’arpenter les eaux indiennes. Sa présence accrue dans l’océan Indien, communément nommée « Stratégie du collier de perles », est sensible en Birmanie, au Bangladesh, au Pakistan et à Sri Lanka. La militarisation croissante de la Chine, tant en facilités portuaires qu’en bâtiments maritimes, limite la liberté d’action du Quad en Indopacifique. En effet, la marine chinoise dispose maintenant du plus haut nombre de bâtiments, soit 360 navires contre 260 pour la marine américaine. La marine américaine dispose cependant d’un tonnage plus important et comprend des navires plus grands et plus lourdement armés14. L’amélioration technologique des capacités militaires chinoises menace à terme la liberté de navigation en Indopacifique, chère à la vision du Quad. Ainsi, la multiplication des bases maritimes chinoises dans l’océan indien a deux effets sur l’Inde : l’isoler géographiquement et renforcer son engagement au sein du Quad.

 

 

Historiquement non alignée, l’Inde souhaite s’affirmer comme une puissance singulière sur le devant de la scène internationale. En ce sens, les efforts diplomatiques de Pékin n’ont qu’amplifié sa méfiance envers la Chine et consolidé sa présence au sein du Quad.

En adéquation avec la politique multilatérale de Joe Biden, le Quad étend sa politique sécuritaire à des problématiques régionales et environnementales, telles que celle du climat. L’institutionnalisation du Quad, projetée par le président américain, pourrait amener l’Inde à devoir expliciter son positionnement envers la Chine.

 

 

 

1: «Le gouvernement indien a signé le Maritime Zone Act qui requière que tous les navires de guerre étrangers donnent une notification préalable lorsqu’ils traversent les eaux territoriales de l’Inde.» … «Le gouvernement des États-Unis rejette la demande de consentement pour les activités militaires dans la ZEE. »

https://www.brookings.edu/wp-content/uploads/2017/06/rehman-india_china_and_differing_conceptions_of_the_maritime_order.pdf

2: Global Times, India should not harbor illusions over US intentions, https://www.globaltimes.cn/page/202104/1220771.shtml

 3: Global Times, ‘Intrusion’ of US warship in Indian EEZ highlights Quad’s dilemma, https://www.globaltimes.cn/page/202104/1221018.shtml

4 : BBC, India-China clash: 20 Indian troops killed in Ladakh fighting https://www.bbc.com/news/world-asia-53061476

5: CGTN, Quad meeting shows where Biden’s Asia policy will end up, https://news.cgtn.com/news/2021-03-15/Quad-meeting-shows-where-Biden-s-Asia-policy-will-end-up–YCP18dM0lq/index.html

6 : CGTN Français, Quad : un Otan asiatique ? https://www.youtube.com/watch?v=f-uflmmZG_k

7 :  Hindustan Times, Focus on vaccines, Indo-pacific at historic Quad Summit today

https://www.hindustantimes.com/india-news/vaccines-indo-pacific-in-focus-at-1st-quad-summit-101615485334792.html

8: Conférence de presse du 18 février 2021 tenue par la porte-parole du Ministère des Affaires étrangères « la déclaration importante du Président Xi Jinping visant à faire des vaccins un bien public mondial», Hua Chunying https://www.fmprc.gov.cn/fra/xwfw/fyrth/lxjzzdh/t1855342.shtml:

9 : The Economic Times, India set to produce coronavirus vaccine under Quad initiative with US, Japan and Australia

https://economictimes.indiatimes.com/news/politics-and-nation/india-set-to-produce-coronavirus-vaccine-under-quad-initiative-with-us-japan-and-australia/articleshow/81477642.cms

10 : BBC News, China ‘indefinitely’ suspends key economic dialogue with Australia

 https://www.bbc.com/news/business-57004797

11 : The White House, Fact Sheet: Quad Summit , « Nous établirons un groupe de travail sur le climat pour renforcer les actions climatiques à l’échelle mondiale sur l’atténuation, l’adaptation, la résilience, la technologie, le renforcement des capacités et le financement climatique. »

12 : South China Morning Post, ‘Himalayan Quad’: is China about to start its own security bloc with Nepal, Pakistan and Afghanistan? https://www.scmp.com/week-asia/politics/article/3129902/himalayan-quad-china-about-start-its-own-security-bloc-nepal

13 : Vivekananda International Foundation, Chinese Investments in Nepal in the Context of BRI, https://www.vifindia.org/article/2019/october/11/chinese-investments-in-nepal-in-the-context-of-bri

14 : « La marine américaine dispose toujours d’un tonnage plus important que la Chine – des navires plus grands et plus lourdement armés, tels que des destroyers et des croiseurs à missiles guidés — . Ces navires donnent aux États-Unis un avantage significatif en matière de capacité de lancement de missiles de croisière. Selon Nick Childs, analyste de la défense à l’Institut international d’études stratégiques, les États-Unis disposent de plus de 9 000 cellules de lancement vertical de missiles sur leurs navires de surface, contre environ 1 000 pour la Chine. »

 Les Crises, Chine : La puissance navale de Pékin prend l’ascendant sur l’US Navy, https://www.les-crises.fr/chine-la-puissance-navale-de-pekin-prend-l-ascendant-sur-l-us-navy/

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