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Rupture des négociations entre les Etats-Unis et les Talibans : bilan et enjeux
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Par le Clémence Cassé et Xavier Marié

 

Samedi 7 septembre, dans un coup de théâtre brutal dont il est coutumier, le président Trump a procédé sur Twitter à une annonce qui marquait une double rupture puisqu’il a annulé les rencontres secrètes qui devaient avoir lieu à Camp David avec les dirigeants du mouvement taleb et le président Ghani (séparément) tout en mettant un terme au processus de négociation engagé depuis le début de l’année entre l’administration américaine et la direction des Talibans. Cette annonce fait suite à un attentat à Kaboul, jeudi 5 septembre, ayant coûté la vie à douze personnes dont un soldat américain. Cette attaque a été revendiquée par le groupe rebelle malgré l’accord préliminaire de principe que Zalmay Khalilzad, représentant spécial de la Maison-Blanche pour la réconciliation de l’Afghanistan, était alors en passe de conclure avec le leadership insurgé lors des pourparlers à Doha. Cette nouvelle inflexion majeure constitue l’occasion de faire le point sur les résultats de ce cycle inédit de négociations et sur les enjeux de la présence militaire américaine sur le théâtre afghan.

 

En effet, le dernier week-end de l’été a été marqué par l’annonce faite par Zalmay Khalilzad, qu’Américains et Talibans s’approchaient de la version définitive d’un accord. Ce texte devait se traduire par le retrait de cinq bases d’environ 5600 soldats américains, soit environ un tiers des quelques 14 000 militaires américains actuellement déployés dans le pays (sur un total d’environ 22 000 soldats internationaux). Ce retrait aurait dû s’effectuer dans les cinq mois (135 jours) suivant la signature de l’accord. Du côté taliban, l’accord aurait impliqué un engagement à réduire la violence et à prévenir la reconstitution d’un sanctuaire terroriste sur le sol afghan, en particulier au profit d’al-Qaïda et de Daech. Cet accord qui se profilait entre les Américains et les Talibans aurait constitué un premier jalon en vue de l’ouverture d’un cycle de négociations intra-afghanes entre le groupe rebelle et le gouvernement afghan du président Ghani, soutenu par les Etats-Unis, qui aurait pris place à Oslo. Dans la perspective initiale, l’accord, si les négociations avaient abouti et qu’il avait été signé, aurait eu vocation à ouvrir la voie à un retrait de l’essentiel des forces américaines d’ici novembre 2020, conditionné à trois éléments :

1° que les Talibans engagent des négociations avec le gouvernement afghan ;

2° qu’ils réduisent le niveau de violence à proximité des zones actuellement contrôlées par les forces américaines ;

3° qu’ils excluent les combattants étrangers des zones dont ils ont le contrôle.

 

Cependant, si ces négociations marquaient une tentative historique de dialogue entre les belligérants, comme en témoignent les neuf cycles de pourparlers, et semblaient avoir permis de modestes avancées,  les parties étaient encore vraisemblablement loin de trouver un consensus. Ce manque de consensus, lié au manque de confiance structurel qui caractérise la relation entre le mouvement taleb et l’administration américaine, rendait donc la signature de l’accord très incertaine.

 

Côté américain, l’identité du signataire du potentiel accord n’était pas encore arrêtée, il aurait pu s’agir de Zalmay Khalilzad, du secrétaire d’Etat Mike Pompeo ou bien encore d’une simple déclaration conjointe. La révélation que des rencontres secrètes étaient prévues à Camp David laisse désormais envisager la possibilité que Donald Trump lui-même aurait pu signer le texte. Selon des sources afghanes, le secrétaire d’Etat américain aurait refusé de signer une version de l’accord qui aurait équivalu à une reconnaissance des Talibans comme entité politique. Ces derniers avaient en effet proposé que l’accord engage les Etats-Unis et l’Emirat islamique d’Afghanistan, à savoir le nom officiel du régime fondé par les Talibans lors de leur prise du pouvoir en 1996. De son côté, le général Joseph Dunford, Chairman of the Joint Chiefs of Staff, avait émis une sérieuse réserve en éliminant toute perspective de désengagement total des forces américaines à ce stade, estimant qu’en l’état, les forces afghanes n’étaient pas en mesure d’assurer la sécurité du territoire afghan en l’absence de soutien international. Il a préconisé une approche pragmatique, tout accord devant être fondé sur l’évolution concrète des conditions sur le terrain.

 

A ce titre, le maintien d’un très haut niveau de violence dans le pays faisait planer un doute sérieux quant aux perspectives réelles d’un apaisement du climat sécuritaire. Ainsi, les cycles de négociation prenaient place parallèlement à une recrudescence des offensives et attaques conduites par les Talibans et Daech dans le pays. La fréquence de ces attaques est devenue quasi quotidienne, comme en témoigne la dernière en date, un attentat-suicide à Kaboul le 5 septembre, faisant environ dix victimes, dont un soldat américain et un soldat roumain, à laquelle s’est référé le président Trump dans sa décision de rompre les négociations. En parallèle, les offensives talibanes se sont multipliées à travers le pays pour prendre le contrôle de districts tenus par le gouvernement afghan (Kunduz, Baghlan, Badakhshan). Cette recrudescence de la violence des groupes islamistes se traduit par le nombre élevé de soldats américains tués en Afghanistan en 2019, soit 14 à la fin du mois d’août, un chiffre qui se place juste derrière celui de 2014 (40), alors que les opérations de combat en Afghanistan (Operation Enduring Freedom) venaient de prendre fin. Il convient en outre de rappeler que les pertes subies par les forces de sécurité et de défense afghanes ainsi que par la population civile sont encore largement supérieures. Au-delà des Talibans, l’Afghanistan est le théâtre d’une montée en puissance de Daech qui y disposerait d’environ 3500 combattants, et procède également à de multiples exactions dont la dernière, le 17 août, fit une soixantaine de victimes. Par ailleurs, différents rapports internationaux et américains mettent en exergue le renforcement des cellules d’al-Qaida dans les zones contrôlées par le mouvement taleb. Or, cette dynamique, en cas de retrait américain trop hâtif, risquerait de s’étendre à l’ensemble de la région, suscitant de nouveaux facteurs d’instabilité.

 

Au plan politico-stratégique, les risques liés à un désengagement précipité des forces américaines du théâtre afghan ont été mis en exergue tant par des experts américains que par les représentants du gouvernement afghan.

 

En effet, plusieurs observateurs pointent le risque qu’un retrait partiel ouvre la voie à un processus irréversible conduisant au désengagement rapide de l’ensemble des forces américaines. Surtout, un retrait trop rapide pourrait réduire à néant l’essentiel des progrès péniblement réalisés jusqu’ici, en particulier en matière de formation et d’équipement des forces de sécurité et de défense afghanes, plongeant à nouveau l’Afghanistan dans une guerre civile systématisée au détriment des quelques avancées réalisées en matière sociale. De fait, le niveau opérationnel des forces afghanes, amélioré par le long travail de formation et d’équipement conduit par les différents détachements internationaux, est encore loin de conférer au gouvernement afghan la capacité d’assurer de façon autonome le combat contre les groupes islamistes qui infligent régulièrement de lourdes pertes à l’armée, à la police et aux milices de défense afghanes. Or, dans un contexte intérieur de campagne électorale, le président Trump pourrait se montrer enclin à précipiter le retrait américain, jouant sur l’impopularité du conflit aux Etats-Unis et son lourd coût humain (environ 2400 soldats américains, 38 000 civils afghans) et financier (près de 1000 milliards de dollars).

 

Ensuite, les termes de l’accord laissent pendante la question du rôle du gouvernement afghan dans le futur du pays, et son articulation avec le mouvement taleb, les Talibans refusant jusqu’ici d’entreprendre tout dialogue avec le gouvernement du président Ghani, conditionnant une telle démarche au retrait intégral des forces internationales. Alors que plusieurs rapports, notamment celui de l’inspecteur spécial du Pentagone pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR) estiment que les Talibans contrôlent environ la moitié du territoire afghan et pointent les faiblesses structurelles des forces de sécurité et de défense afghanes, la perspective d’un accord de partage du pouvoir entre les deux parties semble bien peu réaliste.

 

Une autre limite majeure du processus de négociation entrepris réside dans la faible prise en compte du peuple afghan et des Afghans qui ont soutenu les efforts américains et occidentaux (forces spéciales, interprètes, gardes de sécurité, maintenance, conseillers…). Ces Afghans sont particulièrement pris pour cible par les Talibans. Certains ont pu demander des visas spéciaux mais l’attente, souvent longue, se fait toujours sur le territoire afghan, les plaçant dans une situation très vulnérable. Or, un retrait américain retarderait encore plus ce processus explique Ryan Crocker, ancien ambassadeur américain à Kaboul (2011-2012) dans un article pour le Washington Post.  Un désengagement entraînerait également la fin des emplois et de la sécurité que leur offrait la présence des bases américaines. L’ancien ambassadeur compare ce retrait à celui opéré à l’issue de la guerre du Vietnam : le retrait américain dès la fin des années 1960 et les accords de paix de Paris de 1973 n’ont pas amené la paix dans le pays divisé et les partenaires vietnamiens des Etats-Unis furent exécutés, emprisonnés ou obligés de fuir leur pays pour fuir ces représailles.

 

Parallèlement, la menace terroriste de Daech reste très présente en Afghanistan et constitue un angle mort des négociations, même si elle constitue un danger tant pour les forces américaines que pour les Talibans eux-mêmes. Les attentats revendiqués par le groupe islamiste dans le pays se multiplient et prennent de l’ampleur. A cet égard, il existe un différend entre l’armée américaine et les services de renseignements américains au sujet de Daech en Afghanistan. Les militaires estiment que le groupe terroriste représente en Afghanistan une menace pour les pays occidentaux et donc pour les Etats-Unis alors que le renseignement américain considère qu’il reste principalement un problème régional et une menace plus pour les Talibans eux-mêmes que pour les pays occidentaux. L’armée américaine souhaite donc que l’administration maintienne des forces spéciales dans le pays afin d’endiguer le terrorisme ainsi que d’empêcher la chute du gouvernement afghan : pour un certain nombre de généraux américains, la présence militaire américaine en Afghanistan durant ces dernières dix-huit années a contribué à prévenir une nouvelle attaque sur le sol américain. L’armée et le renseignement s’accordent cependant pour dire que Daech représente une menace avérée pour la population civile afghane, notamment à Kaboul et à Jalalabad. Un rapport de l’ONU datant du milieu de l’été estime que l’Etat islamique au Khorassan (nom de Daech en Afghanistan) serait responsable de la mort de 423 civils sur les 3812 tués ou blessés (11%) en Afghanistan pendant le premier semestre 2019. L’autre menace reste qu’une fraction plus ou moins importante des Talibans ne rejoigne les rangs de l’Etat islamique après la signature d’un accord de paix : dès 2014 et l’implantation du groupe en Afghanistan, des Talibans lui ont fait allégeance, en partie sous le coup de la stratégie de terreur mise en œuvre par Daech. En septembre 2015, un rapport de l’ONU estimait qu’environ 10 % des insurgés afghans avaient prêté allégeance à l’EI. Or, d’après les négociations tenues avec les Américains et les termes potentiels de l’accord, les Talibans devraient garantir la non-agression des autres groupes islamistes envers l’Occident.

 

Plus largement, les négociations interrompues par le Président américain samedi 7 septembre avaient commencé il y a pratiquement un an et se trouvaient à la fin de leur neuvième cycle. Elles devaient conduire à mettre fin à un engagement américain de dix-huit ans sur le théâtre afghan, commencé après les attentats du 11 septembre dont le dix-huitième anniversaire sera commémoré dans quelques jours. Ce désengagement s’inscrit dans un mouvement plus large de « pivot stratégique », qui se traduit par une évolution de la politique étrangère américaine et un déplacement de la priorité stratégique des Etats-Unis vers l’Asie. Le Moyen-Orient n’est donc plus au centre des préoccupations américaines : ceci a été acté dès la présidence de Barack Obama qui avait mis fin aux opérations de combat américaines en Afghanistan en 2014. L’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump n’a pas constitué une rupture dans cette dynamique, bien au contraire : le Président, qui dénonçait les coûts humains et financiers du conflit en l’absence de résultats probants, avait d’abord envisagé un désengagement complet d’Afghanistan avant de se raviser et de présenter une nouvelle stratégie en août 2017, doublée d’un renforcement du dispositif américain sur le théâtre afghan. Le retrait des forces américaines de Syrie annoncé par Donald Trump en fin d’année dernière s’inscrit dans le même mouvement. Néanmoins, « l’Orient compliqué » ne cesse de revenir au premier plan du jeu géopolitique et demeure central dans l’agenda politico-stratégique américain.

 

Dans ce contexte, le revirement annoncé par le président Trump suscite de nouvelles incertitudes et soulève une série de questions : la perspective d’un accord est-elle définitivement enterrée ou simplement suspendue ? L’arrêt des négociations va-t-il se traduire par un regain de violences et le maintien durable des forces américaines sur le théâtre dans un contexte de durcissement du conflit ou au contraire par un désengagement massif, actant l’impossibilité du dialogue avec l’insurrection talibane ? Quelles seront les conséquences de cette annonce sur les élections présidentielles afghanes, maintes fois repoussées pour ne pas entraver le processus de négociations, qui doivent se tenir le 28 septembre et qui devraient notamment voir s’affronter le président sortant Ashraf Ghani et son Premier ministre Abdullah Abdullah ?

 

 

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