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Cyberguerre au moyen-orient : Israël sous la menace des hackers ?
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Par Boris Delagenière

 

 

« We never comment on intelligence matters… except when we want to, obviously[1]. »

Tony Blair

Le directeur du renseignement intérieur israélien (le Shin Bet) a alerté ce mardi que les élections législatives du 9 avril prochain se trouvaient très probablement dans le collimateur d’une cyberattaque d’envergure. Si ses propos s’adressaient à l’origine à un cercle restreint d’auditeurs participant à une conférence dans le cadre de l’université de Tel-Aviv, Nadav Argaman s’est ensuite efforcé d’obtenir, avec succès, l’abolition des restrictions de confidentialité pour rendre l’information publique. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou lui a aussitôt emboîté le pas, mettant en garde depuis la Knesset les citoyens d’Israël contre les tentatives de manipulation qui les viseraient sur internet – les fake news pullulant sur les réseaux sociaux. Cependant, Nadav Argaman s’est gardé de communiquer les éléments de preuve en sa possession, se contentant d’arguer de leur grande fiabilité. L’identité de la puissance étrangère derrière l’opération putative n’a pas non plus été communiquée.

Ce n’est pas la première fois qu’Israël affirme être la cible de menaces cyber de cette nature. En octobre dernier, les élections municipales auraient été perturbées par l’action de plusieurs milliers de faux comptes Facebook répandant en masse sur la toile des informations mensongères ou non vérifiées. Il y a peu, d’autres démocraties libérales se sont retrouvées dans une situation similaire. On songe ici à l’élection présidentielle américaine de 2017, entrée dans le champ d’investigation du FBI, après qu’ont été émises des suspicions d’ingérence russe en faveur de l’outsider Donald Trump, devenu contre toute attente le 45ème Président des Etats-Unis. De la même façon, le renseignement extérieur français (DGSE) avait fait part de ses craintes quant à un risque de piratage des élections présidentielles de mai 2017, ayant à l’esprit le précédent américain, mais aussi le vote du Brexit, lequel avait donné lieu à une bataille de l’information redoutable dans laquelle le respect même minimum des standards d’objectivité avait paru pour le moins accessoire.

 

C’est dire combien le domaine cyber semble devenir une arme de déstabilisation massive des grandes démocraties occidentales. Il est vrai que les sociétés libérales ouvertes sont davantage exposées à des opérations d’influence et de désinformation que les sociétés fermées, dans la mesure où elles font le pari du pluralisme et du débat contre le strict contrôle de l’information, offrant par là une prise directe à leurs adversaires, laissés libres d’intervenir dans le jeu partisan du gouvernement représentatif pour mieux en subvertir les principes de l’intérieur. Parmi ces derniers, la Russie occupe certainement une place à part, présidant en quelque sorte le club très select des usual suspects, avec sa théorisation de la « guerre informationnelle », relevant d’une « stratégie hybride »[2], lesquelles, couplées à des stratégies habiles d’équivoque diplomatique, maintiennent à dessein une ambiguïté dissuasive, dont les gouvernements savent bien qu’on n’en sort jamais qu’à son détriment.

 

Plusieurs nuances méritent toutefois d’être apportées. En premier lieu, les démocraties libérales n’ont pas tout à fait les mains pures dans ce domaine ; elles n’hésitent pas non plus à conduire des actions cyber inamicales quand elles le jugent nécessaire, y compris à l’endroit de leurs propres alliés, fussent-ils des régimes démocratiques[3]. Le cas le plus paradigmatique à ce sujet étant à n’en pas douter le vaste système de surveillance mis en place par le renseignement américain après les attentats du 11 septembre, destiné à tenir informé en temps réel l’exécutif politique, mais aussi l’establishment de défense, de l’ensemble des activités diplomatiques, économiques et stratégiques des partenaires étrangers, et que l’affaire Snowden a contribué à mettre au grand jour, redonnant une actualité notoire à la formule d’un espion de George Washington : « there are no friendly intelligence services ; there are only the intelligence services of friendly powers ». Puisque tout geste inamical n’a pas besoin d’être agressif pour être efficace, on comprend au fond qu’il n’existe qu’une différence de degré, et non de nature, dans les relations que les services entretiennent avec leurs homologues étrangers, « amis » et « ennemis ».

 

Ensuite, il faut bien savoir que l’attribution des cyberattaques ne va pas sans difficulté. D’un point de vue épistémologique, il demeure toujours très délicat de remonter avec exactitude jusqu’au commanditaire d’une opération, dans la mesure où les pratiques de deception sont aussi variées que sophistiquées dans le cyberespace[4]. On touche là d’ailleurs à l’une des spécificités de cet univers virtuel, qui favorise par essence la médiation et les logiques de contournement. La possibilité d’une opération sous faux drapeau (false flag operation) n’est donc jamais à exclure, au point que certains gouvernements refusent de procéder à des attributions publiques, s’évitant par là le risque inutile d’engager des escalades diplomatiques incontrôlées avec leurs rivaux. C’est le cas notamment de la France, qui, appliquant avec soin les préceptes de la politique pascalienne, se garde bien d’incriminer ouvertement les donneurs d’ordre étrangers qu’elle suspecte, même si au fond elle n’en pense pas moins, et qu’elle saura le cas échéant le faire comprendre aux responsables putatifs des attaques subies.

 

Il semble qu’Israël ait choisi pour le moment de jouer cette carte, se limitant à une déclaration publique succincte. Cette stratégie appelle un éclaircissement. Pourquoi prévenir les électeurs, sans pour autant leur donner en même temps le nom du pays responsable de la cybermanipulation ? Le degré de fiabilité de l’attribution est-il trop faible pour incriminer frontalement l’auteur de l’attaque en préparation ? Ou y a-t-il derrière une autre raison ? Ne livrer qu’une partie de l’information empêche en effet les citoyens d’identifier les comptes douteux sur internet et de s’en détourner. Dès lors, le gouvernement est voué à s’en tenir à un simple exercice déclamatoire. Or c’est bien ce caractère de « performance » médiatique qui interroge. Il a en tout cas retenu l’attention des intelligence studies, comme en atteste une série de travaux récents portés par plusieurs historiens et politistes[5], qui tendent à établir que, non content d’être des professionnels du secret, les services de renseignement sont également passés maîtres dans l’art de la communication. Si les agences américaines et soviétiques ont su les premières mettre à profit leurs talents créatifs dans ce domaine, et ce dès les années 1950, la fin de la guerre froide aurait largement contribué à renforcer la tendance, poussant les « services » à s’adapter aux sociétés de l’information hyper connectées, où personne n’échappe totalement aux projecteurs des médias.

 

Sous cette lumière, il devient alors possible de risquer une hypothèse : la manière avec laquelle le Shin Bet a choisi de communiquer son alerte pourrait aussi renseigner sur le message implicite qu’il entend communiquer à travers elle. Plusieurs paramètres peuvent intervenir à ce niveau. En premier lieu, la communauté israélienne du renseignement trouve avec ce procédé le moyen de faire état de l’avancement de ses capacités de cyberdétection, ce qui est une bonne façon de donner à voir à ses adversaires la résilience de ses « services » face aux tentatives de déstabilisation, selon l’adage bien connu des initiés : « maintenant, vous savez que nous savons que vous savez ». En 2007 déjà, Israël avait lancé une opération « clandestine » contre des sites nucléaires iraniens, opération qui n’était en réalité pas aussi clandestine qu’il le laissait entendre à première vue. L’enjeu était surtout d’afficher sa détermination à empêcher Téhéran de se doter de l’arme atomique[6]. En ce qui concerne l’attitude de Benjamin Netanyahou, elle pourrait être expliquée par des questions de politique intérieure, c’est-à-dire par l’agenda électoral qui se profile cette année. Voici en effet pour le candidat à sa réélection l’opportunité propice de dramatiser à peu de frais les enjeux, pour mieux consolider sa stature de gardien des institutions, surfant en cela sur le principe du ralliement au drapeau (rally around the flag) bien étudié par les spécialistes de la foreign policy-decision making analysis[7].

 

Reste à déterminer l’impact réel que pourrait avoir cet exercice de communication sur une société israélienne largement habituée aux coups de mentons politiques et aux postures martiales, du fait de sa situation sécuritaire particulièrement sensible. Comme on pouvait s’y attendre, l’opposition s’est empressée de dérouler à son tour sa partition, mettant en cause les collusions qui lieraient Benjamin Netanyahou aux autorités russes, et qui risqueraient de fausser l’issue du futur scrutin. Comme diraient nos amis britanniques : the show must go on.

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